Présentation du film

D 3 juillet 2012     A Annie Vacelet    


Qu’importe le langage ?

L’hopital psychiatrique est un endroit fermé, jalonné d’interdits majeurs mais capable de s’ouvrir mystérieusement par une multitude d’annexes, de soupentes, de décors amovibles.

L’hopital ne peut pas se passer de la vie, c’est pourquoi il ménage des voies d’entrée qui permettent à de jeunes adultes fraichement diplômés d’y pénétrer - des psychologues, des infirmiers, des médecins, auxquels il confie la tâche exténuante de s’occuper des fous dont personne ne veut.

Il accueille aussi des groupes d’artistes débutants qu’il héberge dans des pavillons désaffectés qui puent.

Il laisse se développer ici ou là des pratiques non-quantifiables. (La Sécurité sociale ne parle que d’acte “médical” parce qu’elle a réussi à le quantifier mais elle est incapable de dire quoique ce soit du geste, de l’accompagnement, de l’intersubjectivité.)

Ces jeunes inspirés, forts de leur désirs étourdissants, acceptent. Ils s’en foutent d’exercer leur art ici ou ailleurs. De toutes façons, ils ne conçoivent pas d’art séparé de la vie et pour eux la vie est partout.

De plus, certains savent de façon pleine et entière, à la suite des situationnistes, que l’art n’est que le retournement de la vie. Et que, pour survivre (poétiquement), il leur faut opérer le retournement de ce retournement, travailler, se laisser travailler, avec dans l’idée que tout travail est un art (celui du dramaturge, celui de l’écrivain, celui du psychothérapeute).

Avec dans l’idée que créer, c’est s’ouvrir, passer des seuils de perception et de sensation, produire du réel en devenir, un passage, de la transformation des uns par les autres.

L’hopital a besoin de ces danseurs de l’existence, de leurs lumières, de leur rêveries, de leur capacité à passer de la médecine à la poésie, de l’audace qui les conduit à enjamber le gouffre de la création en clamant : “La folie nous concerne, la folie est partout, la folie est en nous. Il n’y a aucune raison de la faire porter entièrement par les malades.”

L’hopital accueille ces vibrants élans mais il s’en défend.

Il pense que les malades doivent être protégés du feu de la forge de la création. Il pense que les malades sont à lui, oui, et que seul le règlement peut apporter aux psychotiques les repères sociaux dont ils ont besoin.

En réalité, l’hopital et les psychotiques s’appartiennent, ils sont liés. L’hopital fournit quelques repères aux psychotiques pendant que ceux-ci apportent à l’hopital et à ses salariés : des névrosés plus ou moins normaux - un bain d’inconscient, une plongée dans le plaisir au bord de la matrice d’où s’originent les jeux de langage.

Bref comme dit l’Autre : “Primo, l’hopital psychiatrique est une bestiole pataphysique, une sorte de chimère - insecte et mandragore - aux puissantes mandibules mais avec une faible capacité respiratoire. Deuzio, la folie n’est pas réductible à la maladie mentale.”

En psychiatrie, l’imaginaire fait peur car il lui arrive de dérailler, de se désolidariser du symbolique, surtout dans la tête du psychotique qui ne prend pas le bon couloir, bat la campagne, se met à délirer, invente des néologismes et dévisse sur la façade nord du langage.

Le délire comme tentative de créer (de transformer le réel) est une belle et grande idée soutenue par certains thérapeutes, mais peut-on vraiment parler de création délirante ? Il faut réfléchir avant de répondre parce que, de son côté, le gars halluciné comprend tout de traviole. Quand le médecin lui dit : “On va vous faire sortir de l’hopital, une petite coupure vous fera du bien”, il entend : “Coupez vous un bon coup, cela ne vous fera pas de mal.” Et vl’an, voilà qu’il s’entaille la cuisse à grands coups de couteau.

En psychiatrie, le langage, la parole, et même le geste, n’ont rien d’anodin.

Faudrait pouvoir se la boucler définitivement mais c’est impossible.

Alors l’hopital, pour ne pas sombrer dans l’absence totale de langage, tolère quelques poches d’air, des vacuoles de liberté qu’il laisse s’installer à la surface de son grand corps de salamandre. Il consent à laisser s’exprimer les poètes (un peu, pas trop) pour que continuent à s’épanouir la parole et le geste de l’Homme dans ces pavillons désaffectés prêtés à des artistes et à des étudiants, des groupes de théâtre, des musiciens, des peintres, des mordus d’histoire, de mémoire et de vieux grimoires. (À l’hopital on trouve toutes sortes de machins dignes d’être dés-archivés : des lettres, des bouts de ficelle, de mauvais graffitis datant de 1870, déposés à la plume sur du papier rose par un chiffonnier de Paris qui a déjanté à cause du soulèvement de la Commune.)

L’hopital tolère aussi certaines alcôves où s’entretiennent les thérapeutes et les malades, des tenant-lieux d’objet transitionnel : tant d’espaces surgis de l’agencement d’un instant et d’un signe, d’une vision et d’un entendu, doublures du règlement.

©Annie Vacelet-Vuitton 2 juillet 2012


Texte publié dans la revue Chimères n°81 La Bêtise :

http://lesilencequiparle.unblog.fr/2014/02/14/quils-sont-betes-manola-antonioli-et-elias-jabre-edito-chimeres-n81-betises/

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