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PRÉSENTATION des films - faut-il nettoyer les archives...

D 1er septembre 2014     A Annie Vacelet    


PRÉSENTATION - Faut-il nettoyer les archives de l’hopital psychiatrique ?

Depuis 1868, obligation est faite aux maisons de santé telles que Ville-Évrard, de créer un dossier par malade - des milliers de dossiers se sont ainsi accumulés, cristallisant la possibilité d’entrevoir ce dont il s’agit lorsque l’on parle d’un collectif aussi singulier que celui qui rassemble des fous et ceux qui prétendent les soigner... Des centaines de milliers de personnes ont vécu ou bien sont passées par Ville-Evrard - asile et maison de santé comprises – et, je me reconnais en elles, leurs phrases bégayantes, leurs brouillons de lettre, les notes d’un jeune médecin, rigoureuses et inspirées. (Il ne faut pas oublier que c’est entre celui qui parle et celui qui écoute que l’histoire de la clinique se construit, au travers de ce qui s’entend dans ce qui se dit. Faire exister le langage, la langue, la parole, c’est cela qui soigne.)

Approcher de telles archives ne peut se faire qu’avec prudence et courtoisie. Faites de mille signifiants et de signes qui marquent l’effacement d’une trace en prise directe avec le préhistorique, l’inouï, l’inattendu, elles sont elles-mêmes prises dans une tentative de pacification nées de l’entrelacement complexe du langage et de la Chose, constituées de bribes, de fragments, de petits riens qui soignent. Il faudrait avant d’y toucher être certain de pouvoir rester fidèle à ce qu’il s’y est déposé au jour le jour - fidélité, fides, forêt, fidélité... oui c’est cela, il faudrait pouvoir descendre dans ces archives comme on entre en forêt, devenir animal, musical, et se laisser faire par le chemin à tracer dans l’espace monumental qu’elles délimitent.

Ces archives sont productrices de subjectivité à partir d’une Chora - l’asile psychiatrique en tant que lieu d’accueil de la folie - matrice d’où reflue ce dont l’histoire ne veut pas, ce qu’elle refoule, qu’elle refuse d’inscrire (Pour le plus grand bonheur-malheur de tous : des regards, des musiques, des cris, des appels, quelques traits qui font tenir la réalité, des présences en prise avec le vaste monde, un immense, intense schizo-texte reliant de l’intime au cosmos, un délire d’archives à propos duquel il faut, avant de le “nettoyer”, se garder de croire qu’on en saisira la totalité pour en tirer le meilleur. Car, s’il arrivait que soit brisée la chaîne in-finie de ce qui s’est écrit au jour le jour dans l’institution - ce à quoi nous sommes liés par un lien vital plutôt que par des discours - c’est à la clinique que nous ferions le pire des affronts.

L’Archive psychiatrique n’est pas de l’archive banale. Témoin géant de l’existence de la caverne où se tapit la parole naissante, lieu d’un bouleversement incessant, d’une l’âpreté très spéciale, d’un impossible à maîtriser, elle se trouve en partie du côté du poëin. Il ne faut pas chercher à l’organiser plus que cela, il suffit de la parcourir, de la découvrir, d’y habiter un certain temps, pas trop longtemps... dans un sens comme dans un autre, il s’agirait de se laisser surprendre et d’en repartir aussitôt - oui les archives constituent un lieu d’où repartir. Car la mémoire et l’histoire - passées, présentes, à venir - ne sont pas préformées, elles ne sont pas non contenues dans un souvenir constitué d’avance. Au contraire, elles ont maille à partir avec la trace, l’informe, le délaissé, la réalité telle qu’Antonin Artaud l’appréhendait à travers le filtre des rêves et du préconscient : “Cette part de la réalité jamais finie, toujours à construire.”

Allez, j’en ai dit assez. Salut et vive l’Archive qui sait encore rire franchement des discours bien agencés ! © Annie Vacelet-Vuitton 2014