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Lecture/Performance. Un rapport raté.

D 2 février 2017     A Annie Vacelet    


2017 site un rapport rate

Lecture/Performance. Un rapport raté.
Le « sentiment de la psychogéographe » un rapport raté sur la santé mentale.
En 1990, lorsque j’ai proposé à ma hiérarchie d’écrire sur le travail du 14ème secteur, la tendance était celle de promotion l’écriture clinique : il s’agissait de favoriser l’écriture des thérapeutes, infirmiers surtout, qui avaient au fil du temps perdu ou jamais acquis l’habitude de noter dans les dossiers ce qui se disaient pendant les entretiens.
Apprendre à rédiger un compte-rendu clinique, rendre compte de ce qu’était un acte d’écoute…
Selon la hiérarchie, les thérapeutes étaient de plus en plus réticents à décrire concrètement ce qu’ils faisaient, les dossiers étaient devenus de véritables cercueils de l’information…
Il fallait donc qu’émerge une sorte de nouvelle politique du dossier…
J’ai donc été soutenue par la le hasard des circonstances qui voulaient que l’n se pose sérieusement la question de l’écriture à l’hôpital par la direction même, le médecin-chef du service que j‘allais « croquer » et la Fondation pour le progrès de l’homme qui, de son côté, cherchait à faire remonter du terrain une certaine parole, qu’elle exploitait ensuite en général d’une manière sociologique.
Allai-je, pour satisfaire ces instances, rédiger un rapport sur l’écriture infirmière, rendre une sorte d’analyse psycho-sociologique ? Je ‘en savais rien du tout.
Mue par un instinct clinique et théorique rôdés, je savais que la possibilité qu’émerge une parole passait par l’effacement de mes propres fantasmes… je ne m’attendais à rien et m’apprêtais à recueillir ce qui se présenterait.
Forte d’un budget consistant et d’une année de semi-disponibilité - c’était du solide, ce projet – j’aurais pu, un beau matin, m’envoler, me laisser aller à vouloir relier pratique psychiatrique et théorie psychanalytique, terrain sali de la pratique et pureté des concepts…
(J’avais quand même réussi quelques études universitaires, passé le cap d’une psychanalyse personnelle, donné un enseignement de 3 heures par semaine pendant 10 ans à l’université de Vincennes qui est devenu Paris 8 ; j’avais ensuite répondu à mon engagement psy par une inscription dans les réseaux de la formation et de la recherche psychanalytique, m’étais offert un contrôle avec une psychanalyste et participé à la création plusieurs lieux de soins à Bondy bref… un glacis, une laque (Au bout de 16 années de pratique étais-je déjà devenue un vieux meuble du service public où j’exerçais depuis 1975 ? ). Je renonçai vite fait au rapport style universitaire qui n’aurait pu donner du travail une image en faux-self. Inutile de persévérer dans cette voie : les beaux discours, les concepts, un bel exposé détaché, dés entaché de la vie…
Dans les jours qui suivirent ce renoncement à la thèse, je m’imaginais écrire une sorte d’essai à l’anglaise dans lequel l’auteur serait impliqué … un rapport très libre sur le travail accompli … à la lisière de la réalité extérieure et du vécu psychique.
Mais lorsque j’ai commencé à prendre des notes – je prenais beaucoup de notes car je ne voulais pas être autre chose qu’un scribe… pas de regard surplombant… le scribe tiendrait compte sans s’étonner tout en se laissant surprendre de tout ce qu’il lui arriverait.
Pour autant, je continuai de vouloir fendre la mer, d’ouvrir des chemins lumineux entre le centre de Paris où je me confrontais à la psychanalyse et la périphérie…
(oui au renoncement à la théorie psychanalytique, pensai-je en douce, oui à un tel renoncement mais provisoire parce que de la pensée psychanalytique il en faut… voir les récentes déclarations, en 2016, de Roudinesco sur le réduction de la pensée psychanalytique à une pratique sociale.)
Je découvrais assez vite, lors de mes premières explorations dans le service que j’abordai de la façon la plus naturelle : « Bonjour, j’écris… » que médecins et thérapeutes ne m’ouvriraient ni la porte de leurs bureaux – secret professionnel oblige – ni leurs cœurs… Mon projet d’écriture ethno quelque chose, non seulement ne les excitait guère mais pire : n’étais-pas un peu dérangée, je souffrais sans doute de scriborée… ?

ah ah ah.

Derrière les portes closes de leurs bureaux, ceux-ci, médecins et thérapeutes, pratiquaient, je leur pardonnais donc leur discrétion et m’éloignais…

Le projet premier qui était de relier théorie et pratique, psychanalyse et psychiatrie, centre et périphérie s’estompait…
Dès lors, sur qui pouvais-je compter pour témoigner de notre pratique ?
Je remontais prudemment d’interminables couloirs, traversais des salles d’attente, m’installais sur des lieux d’accueil et tombais ainsi inévitablement sur le peuple des « sans bureaux » sur les infirmiers, les éducateurs, certaines psychologues et tous ceux qui dans ces années-là (1990-1991-1992) exerçaient à découvert, au milieu du va et vient, dans l’entre-deux, en alternance, pris dans le système sans possibilité de repli…
ceux qui travaillaient alors en prise directe avec les mouvements du quotidien, les surprises qu’offrait au jour le jour la collusion entre la désorganisation chronique des patients et l’institution soudainement trouée par de l’angoisse pure, une tentative de suicide ou bien un trait d’humour, l‘accueil à vif, l’organisation de défenses contre l’angoisse, le délire, les fantasmes.
La dureté, l’âpreté des tâches quotidiennes et leur poésie oui c’est cela que j’allais écrire, tout en m’appuyant mais sans trop le dire, sur ce que m’avait appris la psychanalyse, Freud, l’interprétation des rêves, la psychopathologie du quotidien, les essais sur la sexualité, Lacan, la relation d’objet, le désir et ses interprétations, l’éthique de la psychanalyse.
Entre éthique et poétique,
Je m’attachais à noter ce qui se disait le long de leys qui s’ouvraient au fur et à mesure de mon avancée géographique sur le secteur, les leys … par exemple cette étroite bande de terre que la mer laisse à découvert lorsqu’elle se retire, et remontai de marées en marées en quête d’un trésor de paroles, de gestes, de regards…
La poésie qui se dégageait de ce qui se disait (Dès lors que j’abandonnai le discours d’école, le style universitaire.) me submergeait et commença à remplir les pages … Néanmoins, il fallait que je fasse vite, je n’avais d’un an pour faire ce texte … il était donc hors de question que je me laisse déborder…
et retrouvai le discours des médecins et thérapeutes « patentés » lors des synthèses –non pas les réunions de service grandes, politiques celles où le médecin-chef informait l’équipe et recueillait en retour certaines réflexions…
Mon rêve de cavaler entre centre et périphérie, d’aller de concepts en concept, s’envolait donc… Devais-je en être déçue, m’en sentir frustrée, je ne savais pas encore, lorsque le médecin-chef que je croisai de temps en temps, toujours très occupé, lancé comme une bombe, me dit : « Ah oui, l’écriture… toi qui cherches à relier des mondes fais bien attention… ces mondes impossibles à relier, qui ne souhaitent pas communiquer… »
De quels mondes parlait-il, de ceux de la psychanalyse et de la psychiatrie, de ceux de la pratique clinique et de pensée pure, de ceux de la folie et de la raison ?
Le médecin-chef que j’attendais immobile le long d’un couloir, certaine qu’il allait repasser, finit par revenir et termina sa phrase concis, amical, presque zen, légèrement menaçant quand même : « Fais attention à toi… »
Parlait-il de lui ou de moi, je ne sais pas ? Peu importe, son regard assombri par je ne sais quelle crainte encore, était alors essentiel.
« À propos, s’est-il permis d’ajouter, j’apprends que tu veux t’installer comme psychanalyste dans le privé ?
Il m’a conseillé de laisser tomber l’idée de m’installer comme psychanalyste dans le privé – m’a expliqué que si je faisais cela, je crèverai certainement de faim – a insisté vraiment… écoute, tu n’y arriveras pas… aujourd’hui après tant d’années de travail à l’hôpital, tu es étiquetée « publique », on ne t’enverra personne. »
Parlait-il de lui ?
Une année bénéfice donc que celle de 1991 où après 16 ans de formation sur les sentiers escarpés de la psychanalyse, je renonçais à l’idéal psychanalytique pour entrer en écriture de ce que serait « Le sentiment de la psychogéographe » de la poésie savante empreinte de sérieux, de précarité et d’humour quelquefois burlesque et dégueulasse, isn’it ©annie vacelet2fevrier2017
PS : Précision, ce ne sont pas les psychanalystes du privé qui n’ont pas voulu de moi, c’est moi qui les ai fuis de peur de me faire bouffer…