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Le temps réel_ extrait du livre "Le sentiment de la Psychogéographe" publié en 1993 ed By Tarika Paris

D 2 décembre 2013     A Annie Vacelet    


Le temps réel.

La banlieue est à la mode. Et à Paris, hello ! Comment se porte le paysage au-dessus des Buttes-Chaumont ?
Cet ami est au chômage. Il va s’en sortir mais pour l’instant, il n’y a personne, avec des milliers de fenêtres. Standing, standing, c’est sinistre, l’immobilier : « Tout est d’une grande fragilité. Mon toit n’est pas un toit, c’est une éponge, 2 cm de polystyrène imbibé d’eau, une plaque de glace. L’homme est en trop ! L’homme est en trop ! Je sens venir des ersatz. Il y a de moins en mois de travail, les gestes sont en train de se perdre. Un jour, il suffira de parler devant des machines. On sera devenus des oreilles et des yeux énormes. » Que reste-il ?
Bondy... est né d’une partie déboisée de l’immense forêt. Ce D apostrophe, j’y pense.Qui trouverait son sens par rapport à un centre dont la signification n’existe pas. Il y a quelqu’un ?C’est là que, pour tenir, il faut inventer : comment ça va ? Ça tient, le jeu ? recouper, faire des pinces, coudre .Ma maman est marrante, elle bricole entre sens commun et sub-code. Boat a piqué la caméra de son père : « J’ai tout déréglé, ne vous occupez de rien 8 C’est flou, surex, allez !Suivez ma main, partez de mon genou, allez jusqu’au cerisier, dansez ! » Ça pourrait s’appeler la psychogéographe allumée par son patient, un thème de toujours. Comment bâtir avec le discernable, le pensable du rêve ?Quand il n’y a plus les mots pour continuer, comment la parole arrive-t-elle à délimiter ce qu’elle se représente ?
-  C’est quoi un handicapé, c’est moi ? D’où vient l’argent de ma pension, d’où vient-il ?
Quelqu’un se tait stupéfait, content des fois, d’être parlé, imaginé, même de nulle part, échoué aux confins de sa propre néantisation. Ne hais pas le fleuve. Dis oui, glisse-toi, apprends à nager. Li ? Il y est dans le fleuve, depuis longtemps, pieds et poings liés. Il a été jeté dedans, pieds et poings liés. Bondy, c’est rien. Boat veut encore que je el prenne ne photo : « Je saute et vous me prenez au moment où je décolle, de dos, de dos ! Je vais m’envoler à vie ! » Il s’agit du regard qui rassemble, acquérir une image, et du morcellement dans lequel nous nous risquons, 20 000 paroles plus loin. Une part de l’investissement reste attachée au corps. Il y a un creux dans l’image.Comment joue cette mise en absence entre les mots, les pulsions et ce passage obligé par l’image, dans le délire, dans le fantasme, dans l’angoisse ? Autant dire, que partie comme ça…
Je trace un cercle.
Le corps est regardé poétiquement et à partir de là, on pourra peut-être parler d’autre chose. Sans détourner le regard, nous nous détachons de l’image colportée. Boat va devoir en répondre. Pourquoi s’est-il laissé faire ? Comment est-ce arrivé ? S’être laissé acculer à n’être plus qu’un bruit, une rumeur, passer de l’un à l’autre et allant, se ramasser, se figer dans l’immense fatigue du langage ? En lentes mutations du tracé, l’oubli s’obtient au toucher.L’arrêt de la limite est dans les replis de l’oubli. A partir de rien, pulsation de toi en moi, emprise sourde de tous les revirements, sur rien, on arrive à rebâtir. La métaphore est un mouvement vers le visible. Ça va, la peau redevient souple, le point de vue ne prédomine plus. Je commence à connaître la ville au travers de ce que Boat ose en dire. Bondy !Nous prenons le large avec Fedida : Laisse se former dans le regard l’impression d’un corps et laisse-toi surprendre par la parole qu’engendre sa métaphore dans ce regard.L’eau a toujours été là. Avant, c’était un ruisseau, le Sylvano Conica, il passait par là. Ce ruisseau a été dévié, dirigé, ça a bougé, ça a manipulé. L’histoire, c’est des choses inscrites sur la terre, les traces.C’est aussi sous la terre, des choses enfouies dans le macadam, un trésor, celui de Marie-Antoinette, des choses immuables, la préhistoire, et en même temps les grands travaux, les chambardements du paysage, les monuments, l’église. La gare, on peut dire que c’est un monument ?
-  Où j’étais quand je n’étais pas né ? Vous arrivez à l’imaginer, vous, la préhistoire ?
Bondy Nord, Bondy Sud, la route a toujours coupé Bondy en deux. Nous vivons dans le présent au milieu des marques du passé. Louis Dominique Cartouche volait l’argent des riches pour le donner aux pauvres ? Le roi s’est enfui par là. C’est Vidocq qui a éliminé le dernier brigand de la forêt. Et derrière la gare, il y a l’autre Bondy, Bondy l’amour : le château. En 1905, un ministre l’a fait construire pour une femme noire qui, à la fin de sa vie, était si grosse, qu’il fallait s’y mettre à plussieurs pour la faire monter dans le train. La ville s’anime. Ce qui pouvait paraître étrange, inquiétant à quelqu’un devient supportable. Bondy, c’est beau.
Le plaisir soigne-t-il ?
Le plaisir sert à construire la réalité, jamais finie, jamais, en, hors le corps, ça m’arrive, j’entends des cris, je n’ai plus mal.
Nous faisions le montage du film. Ça allait. Mais un jour ; Eric, bouleversé, me dit : « Le son et l’image, ça ne colle pas ! »
- … ?
Je me sens mal.On est en train de faire quelque chose qui n’existe pas. A l’image, on voit des HLM et au son, on entend un commentaire sur la gare. Comment est-ce possible ?
Danger. Un « ça n’existe pas » s’est glissé entre le vrai et le faux. Il n’allait pas y gagner, lui. La fiction n’allait rien réconcilier du tout. Le glissement poétique, foutaise. Peur de disparaître dans le vide, oui ! Avant tout, ce à quoi il tient c’est la réalité, pas touche. À chaque image vue doit correspondre un son naturel, selon l’ordre de la réalité connue, naturalisée. Pas question d’ouvrir, même un peu, la stricte signification ? Si. Qu’est-ce qu’un son naturel ? Il accepte qu’on puisse entendre un chant d’oiseau à la radio. Il est naturel que la radio chante. La réalité est en place, et lui, il a sa place dans la réalité, entier à sa place, comme il dit : « Moi à ma place. » Ce moi n’a rien à voir avec le moi qu’il a laissé à l’autre place. Moi à l’hôpital, moi à l’appartement, moi, ma pension bloquée sur un compte pour plus tard. Ça tient comme ça, dans une réalité inutilisable.Il aurait fallu que quelqu’un l’aide à passer. Lui dise :
-  Tu n’étais pas là mais j’ai pensé à toi.
-  Une pensée pour moi ? En ma propre absence, retenu, enveloppé dans la pensée d’un autre ?
Eric a peur, il n’a pas assez existé dans la pensée d’un autre, a existé trop tôt dans la réalité de quelqu’un. Sa mère lui glissait entre les doigts. Il m’explique le silence, le bruit après le bruit. Il connaît dans l’ordre, tous les bruits de la nuit. S’il en manque un… Je le vois son silence ; devenir opaque, compact. Qu’est-ce qu’attend Eric ? Que la bombe nous tombe sur la gueule ? Il la sent venir du fond des galaxies.
©annie vacelet-vuitton 1993