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Le groupe Caméra_ carnet de bord...

D 13 septembre 2016     A Annie Vacelet    


Je vous livre ce texte, tel qu’il a été écrit à Bondy entre 1979 et 1986 alors que, poussée par une nécessité très personnelle, je grattais espérant contenir, préserver notre grande aventure du Secteur psychiatrique et en particulier celle du groupe Caméra : une espèce d’atelier de réalisation de films imaginé par les patients et certaines personnes de l’équipe (sans caméra, sans pellicule, sans idées, sans rien pour commencer... toutes ces "choses" sont apparues au fur et à mesure que nous nous organisions, que l’hôpital de jour trouvait sa forme, son style (Il s’est ouvert en 1979 lui aussi)- je pressentais le caractère éphémère de ce que nous vivions, des broutilles, des foutaises, quelques brins de paille, un feu de joie collective éphémère, une certaine façon de se tenir face à la réalité de la folie et vice vers ça avec quelques outils cliniques, artistiques, philosophiques, et d’autres volés aux paysans, aux immigrés, aux extra-terrrestres oui oui oui, ... alors que j’étais psychologue et apprentie psychanalyste au sein d’une équipe de secteur formidable dirigée entre autres par Guy Baillon, Lise Maurer, Fatima Doukhan... Annie Vacelet-Vuitton, Paris, 25 novembre 2013.
PS. Je vous le promets : dès que j’aurai cinq minutes, je ré-écrirai ce carnet de bord en français correct, tout en y introduisant des monceaux de théorie (pendant ces années-là, mon cours à la fac, Paris 8 où j’étais chargée de cours entre 1975 et 1986, portait précisément sur la question de l’objet, jeu, dans la réalité....



LE GROUPE CAMÉRA_ 1979/1986.


"Le regard, c’est le côté humide, la rivière dans le paysage... un miroir mystérieux derrière lequel il y a un truc qu’on ne voit pas, qu’on doit attraper au toucher. L’eau est une chose qui m’intéresse beaucoup, elle coule tout le temps, elle reflète et en même temps, elle cache, c’est un miroir mystérieux derrière lequel il y a un truc qu’on ne voit pas, qu’on doit attraper au toucher.
(Robert DOISNEAU)


1979 :
La réflexion préliminaire fut d’ordre éthique : "Qu’est-ce que je fais à l’autre ; lorsque je le prends en photo, en film, qu’est-ce que je lui veux ? ; à quelle place est-ce que je le mets ; ne suis-je pas en train de le réduire à l’état d’objet - de satisfaction - de ma curiosité ? Qu’en est-il de ma curiosité ?"

Espace de création, comme cette formule est lourde. Est-ce un espace psychique ? un espace
dans la réalité ? dans la langue ? qu’est-ce qu’un espace ? un lieu ? une place ? un paysage ? la
guerre des étoiles ?

Nous sommes impatients de "prendre la ville", en pensée, en parole, en action, en film. Les patients en parient : "Bondy, c’est rien ; à Bondy il n’y a rien". "Les autres les
regardent", d’un regard menaçant.

Nous proposons à l’hôpital de jour, des activités, enchaînement de paroles, d’images, de gestes, d’instants, de projets.L’activité, monstre sémantique de condensation, va devoir ouvrir ses multiples sens.

Nous commençons ces activités, sans artistes, sans animateurs extérieurs, pour différentes
raisons, budgétaires et sans doute autres.

Construire un lieu de vie voulait dire découvrir un rythme ou tout ne serait pas dans tout, ou tout ne serait pas vu, vu par tous en même temps, au même endroit.

L’organisation des activités devait soutenir des allers-retours possible, permettre de bâtir
l’ailleurs.

L’inscription aux activités est discutée chaque semaine a la réunion "pour faire", Ie style d’engagement des patients y est entendu le plus possible en référence à leurs histoires propres,
leurs phobies, leurs rêves.

C’est dans une de ces réunions que quelqu’un a parlé d’atelier photo en 1980. II a eu lieu 2 ans,
pas au "presbytère" dans le labo-photo de l’association Bondy-Culture. On nous a donné les
clefs, c’est tout. Un infirmier qui bricolait dans la photo s’y est mis avec la psychologue.
L’image appartient au discours du sujet et c’est devenu un outil de travail avec les patients.



En 1983, le groupe cinéma est mis en place. Nous connaissions alors un peu, la capacité des
patients à créer leurs images par la photo, le dessin.

Nous ne nous intéressons pas seulement à la maladie, au symptôme. Que représente la ville,
Bondy, pour ses habitants ? Les habitants qui se soignent à l’hôpital de jour.

Nous sommes très prudents. Faire des images, oui, mais sans anéantir, sans envahir, sans
persécuter, sans morceler. Pour faire le premier film (18 mn) il a fallu 3 ans. Ceci explique cela.

Nous construisons l’activité sur du "juridique" au sens large.
Tout ce qui fait lien entre les humains ou le symbolique, ce qui est interdit, discernable, pensable. II est interdit de filmer les gens sans leur autorisation, il est interdit de prendre la
caméra sans en parler préalablement au groupe. Il est interdit de filmer dans l’hôpital. Garantie que ce groupe film ne basculerait pas trop du côte du fusionnel ou du scénario pervers.

Personne, pourtant n’est lié a cette activité par un contrat. Chacun, selon son rythme, sa tolérance au "travail" peut entrer, sortir. Nous sommes décidés à prendre le temps, à donner le temps à la parole assumée par des sujets de délimiter les représentations de ce qui est possible, au plan symbolique, au plan imaginaire (ce qu’on se représente pour s’agrandir et se soutenir) au plan réel (cet impossible ou les affects aspirent à tout et ou il n’y a personne pour tenir compte du fait que "je" ne suis qu’une partie). (cf. Kristeva).

Car, briser les murs de l’asile, c’est bien joli mais encore faut-il le faire sans briser les gens.

Nous passons avec le plus de tact possible d’un registre à l’autre, les affects, l’image de sol, les
interdits, la réalité de chacun, la réalité collective.

Pourrait-il se faire qu’en tournant la caméra vers le dehors, le mauvais oeil se fit moins cruel ?

Je n’ai pas de caméra dans mes tiroirs ; l’activité cinéma a été rebaptisée, on ne sait trop par qui, au fil du temps, "groupe caméra". Dans la vie tout ne tombe pas du ciel, ni les caméras, ni l’argent pour les acheter.

Mais alors, d’où vient l’argent ? Comment circule- -t-il ? II a fallu 4 mois de réunions pour interroger le fonctionnement budgétaire de l’hôpital de jour, les deux budgets, celui de l’alimentation, celui des activités, le budget de l’association Santé Mentale, de l’administration de Ville-Evrard, de la sécurité sociale. L’ignorance en ce qui concerne ces thèmes était le lot des soignants comme des patients.

Que de temps.... pour comprendre ce qu’est une association. Tous les habitants de Bondy peuvent adhérer à l’association Santé Mentale, acheter leur carte, financer ainsi l’association et devenir actifs. Qui est dans cette association ? Celui qui le désire. même le boulanger s’il le veut ? Oui. même moi si j’ai envie ? Oui, tous les habitants de Bondy et Pavillons-sous-Bois.

Les patients sont même des habitants. Beaucoup le découvrent et imaginent les possibilités que cela offrent. Devenir acteur de la vie et pas seulement spectateur ou jeté en pâture aux regards des autres.

Nous avons fait le point sur nos débouchés budgétaires. A l’hôpital de jour, pas d’argent.
l’association, elle, bat de l’aile. On nous dit que si nous réussissons à renflouer les caisses, on
nous renverra cet argent pour mener à bien ce projet collectif, faire un film.

De réunion en réunion, d’autres mots surgissent. Nous sommes attentifs aux déplacements dans le discours des gens.

Un jour, une question importante tombe. "Et l’argent de nos pensions, d’où vient-il ?" La
pension est un objet dont on peut parier. Pour certains, elle est comme non-détachée d’eux.
Avoir une pension c’est être, être handicapé, identification profonde mais nécessaire pour être.

Le groupe caméra est devenu un lieu de parole. La curiosité de chacun grandit. La caméra
toujours manquante est comme une butée où viennent rebondir les impossibles, les frustrations, d’autres possibles à imaginer, à faire surgir.

Du coup, les autres se mettent à exister aussi avec leurs manques, leurs limites, rencontres dans le plaisir et le déplaisir. Les patients iront, en groupe voter aux élections de la Sécurité Sociale et municipales. Le groupe caméra qui reste une activité de l’hôpital de jour réinvente son inscription sociale, dans le sens d’une extension.

L’association Santé Mentale nous a dit : "Nous n’avons pas d’argent" mais notre demande n’est pas nulle et non avenue. On nous retourne notre demande. On veut bien nous soutenir symboliquement.Le groupe caméra est accueilli au sein de l’association et pourra bénéficier du titre associatif.Ceci nous constitue en interlocuteurs publiques des instances officielles, la mairie, les associations.

Un projectionniste de nos connaissances nous prête deux films : "Les Dieux sont tombés sur la
tête" et "Pain et chocolat". Tout le monde préfère le premier.

Le directeur de l’association de Bondy Culture nous prête une salle de projection.

Tout est en place pour que nous puissions gagner de l’argent. Une identité associative, un
film, une salle.

Mais l’association porte un nom voyant et beaucoup hésitent à s’engager sous la casquette
"Santé Mentale".

Les patients rêvent de changer de nom.Elle pourrait devenir L’association "pain et chocolat",
"L’association de la morale". Oh ! Non, plutôt "L’association les choses au clair", ou bien "la
troupe" ou encore L’association "c’est rigolo", "S0S", "Nord-Sud, Pavillons-sous-Bois", "L’association de prévention du comportement", "L’association-lnter", "chaud-froid, c’est comme le temps".

On pourrait reprendre les noms des anciens quartiers de Bondy : "La fourche", les "coque-
tiers", "Bazoche", "le carrefour des anges" "la poudrette".

Un lapsus régulier rappelle que beaucoup ne l’ont jamais compris autrement que L’association
Sentimentale.

A la même époque, le bureau de l’association décide qu’elle changera de nom. Elle devient
l’association IRIS.

Le groupe caméra est maintenant en contact avec d’autres associations, L’association Bondy-
Culture, le CPRA qui émet une radio libre, Radio Rivages Contact qui nous propose de faire une émission pour annoncer la projection des "Dieux sont tombés sur la tête".

Nous y allons pour un appel à une soirée festive, nous en ressortons dépités. L’émission a essentiellement tourné autour "des pauvres malades mentaux, démunis, en attente de vieux meubles dont on voudrait bien se débarrasser".

Les patients gèrent leur information, dorénavant.

Le groupe caméra demande à l’atelier-dessin de l’hôpital de jour, "l’oeil ouvert", de faire des
maquettes d’affiches, Nous en choisissons trois.

Les autorisations de collage sont obtenues auprès des mairies. Nous obtenons même un franc soutien du maire de Bondy.

Nous élaborons une stratégie de collage. Nous collerons ou ? "Où les gens passent où les gens
vivent" C’est où ?Chacun évoque ses lieux où ça vit, ses trajets, ses lieux où les gens passent.

Nous envoyons 150 invitations personnelles.

La salle s’est bien remplie. La caisse de l’Association se gonfle de 2 500 F.

Quelle caméra acheter ? nous invitons M.RENAUDIN, directeur de l’Association Bondy
Information. Pourquoi ne travaillons nous pas avec l’ABI ? et ses professionnels ? Parce que les patients de l’hôpital ne se contentent pas d’écrire un scénario.Ils veulent tourner, monter.
L’ABI nous faisait une proposition qui ne convenait pas.Si nous écrivions un scénario,
L’équipe de l’ABI se mettrait à notre disposition quelques jours pour réaliser le film en vidéo, en image magnétique. Le travail du groupe caméra s’est toujours fait à la petite semaine. Chaque mardi après-midi... nous inscrivons du temps réel, de la transformation libidinale, à défaut d’écrire un scénario qui serait précipitamment réalisé par d’autres. Et puis le super 8 propose un support image visuel (pas magnétique). M. RENAUDIN approuve. II souhaite nous aider, c’est lui qui choisira la caméra.

Nous avons la caméra. Au terme de ce chantier, les patients disent avoir appris beaucoup, nous aussi. Pourtant cette activité, n’est pas pédagogique.

Nous savons au moins tous maintenant qu’il y avait des choses que nous ne savions pas.

Y-a-t-il de la sublimation en jeu ? La sublimation n’est pas adaptation. Y-a-t-il du lien social ? Quel lien ? Celui par lequel nous poumons exister en notre absence pour les patients ? L’absence, ce lieu sans espace.

Faire des images, les images de qui ? Comment ?D’abord nous ne voulions pas filmer
les fous.Puis il a fallu résister à une deuxième tentative, répétition de la première : filmer les
fous en train de filmer. Décidemment les avatars du regard soignant sont coriaces.

Ecrire.

Créer n’est pas obligatoire. D’ailleurs nous ne créons pas, nous bricolons. Le choix de la
technique n’était pas anodin. Lorsqu’il a fallu choisir, en réunion, on entendait : "avec la vidéo,
on peut tout prendre, tout de suite, on a l’image. On peut prendre n’importe quoi et puis on peut tout effacer, c’est pas cher..." Tout prendre oui... mais quoi. Oh ! n’importe quoi. C’est à dire ? Nous.

En réalité un film super 8 de 20 minutes coûte 800 F. C’est pas grand chose. La question doit donc être re-formulée. "Qu’est-ce qui coûte dans le super 8 ?"On n’a pas tout, tout de suite.II faut envoyer la bobine au labo. Accepter de la perdre un peu. Le fameux passage au noir des professionnels.

Le sujet n’est pas tout dans son image. Les notions de perception, conscience ne nous permettent pas d’en rendre compte. Le couple sujet-image travaille la question de la face
cachée de la représentation, le signifiant. Le sujet représente quelque chose pour quelqu’un.

Comment joue la mise en absence entre les mots, les pulsions et le passage par L’image.
Dans le délire. Dans le fantasme. Dans L’angoisse.

Traditionnellement, nous le saurons plus tard, lorsqu’on fait un film, on commence par écrire
puis on fait la bande son et seulement après, on tourne. L’image arrive en dernier lieu.

Septembre 1981
Autant dire, que partie comme ça, je ne pouvais pas tenir longtemps, en occupant deux places, celle du psychologue et celle du cinéaste.

Je m ’empressai de trouver un technicien du super 8.

J’appelai I’INA pour savoir si des stagiaires de cet institut de I’audio-visuel seraient intéressés de nous soutenir. J’eu des contacts avec un cinéaste ethnologue, et finalement je retournai à l’ABC où je fus très bien accueillie. Leur projet d ’animation coïncidait avec le nôtre. Ils ne souhaitaient pas programmer d’avance des ateliers culturels mais soutenir les initiatives des habitants.

C’est ainsi que le directeur mis à la disposition du groupe caméra, des locaux, du matériel, et nous fit rencontrer un animateur spécialiste du super 8.

Nous avions commencé de tourner quelques plans sans lui, et nous étions rattrapés sans cesse par le danger auquel nous cherchions à échapper. Nous filmions bien dehors, mais nous nous filmions nous-mêmes. Inhibition. Les premiers plans du film sont cadrés très serrés. On voit la psychologue et un malade.

L’arrivée de Michel LACOUDRE multiplie les points de vue. II pose des questions. Que voulez-vous montrer ? Y a-t-il une histoire ? L’histoire c’est quoi ? Quand le passé est passé qu’est ce qui reste ? des livres, des dates, des légendes ? Des registres ou sont inscrits les naissances, les décès.

Nous nous aidons d’un travail préalable du groupe histoire de I’hôpital de jour, des recherches en bibliothèque des patients et de ce que chacun a pu entendre autour de lui.

Nous commençons à connaître la ville au travers de ce qu’osent maintenant dire les patients.
Ce qui pouvait apparaître étrange, inquiétant à quelqu’un devient supportable si on découvre dans le groupe qu’un autre l’imagine autrement.

La ville s ’anime dans le secret des mardis après-midi. Un grand livre d’images imaginaires et réelles s’ouvre. L’entendu est incontournable car l’image seule veut tout / rien dire.

Maintenant, Bondy peut-être beau. A quoi correspond ce déplacement du rien au beau, de la terreur vertige à I’émotion esthétique ?

Ce qui fait retour dans le réel du non symbolisé peut-il être transformé par la mise en jeu de la présence, de l’absence, des positions actives passives, du jeter et du faire revenir ?

L’image n’est pas la réalité. II y a un manque dans l’image qui authentifie l’image comme telle. Une part de l’investissement reste attaché au corps propre, une part non spécularisable.

Le corps à travers les techniques (la danse, la musique, la fabrication d’instruments) devient le lieu de métaphores et on peut parler d’autres choses. La métaphore est un mouvement vers le visible.

On peut parler du corps poétiquement. Fédida : "Laisser se former dans le regard l’impression d’un corps et se laisser surprendre par la parole qu’engendre sa métaphore dans ce regard".

Nous tenons dans le bricolage. II est question de travailler le langage, de l’idée au geste, du geste de la mise en forme, de la forme d l’objet qui peut-être d’art s’il est reçu par d’autres.

L’histoire, quelle histoire ? Celle du film ou celle de Bondy ou les deux.

L’histoire, ce sont des choses inscrites sur la terre, des traces, le canal, L’eau a toujours été là ;

Avant c’était un ruisseau, le Sylvano Conica.

La route a toujours été là depuis les romains, ces géants du génie.

Sous la terre, des choses enfouies, des couches, (sous le macadam, c’est la préhistoire...
Comment L’envisager ? "Ou j’étais quand j’étais pas ne..." Sous la terre, un trésor, celui de Marie- Antoinette. Le ruisseau a été dévié, dirigé, ça a bougé, ça a manipulé....... Alors quoi ! il passait par là. L’histoire c’est les grands travaux, les grands chambardements dans le paysage et en même temps, les choses immuables, les monuments, L’église. La gare, on peut dire que c’est un monument ?

Alors les gens vivent dans le présent au milieu des marques du passé ? La route a toujours
coupé Bondy en deux, cette route par où a fuit le roi ; où Cartouche volait L’argent des riches pour le donner aux pauvres.

Chacun repasse par ses chemins personnels. Qui se passionne pour Vidocq qui élimine le dernier brigand de la forêt. Qui s’interroge sur Ermenthrude, cette dame du 13ème siècle qui
donne tous ses biens à la communauté religieuse de Bondy, qui exalte L’époque des cheminots pionniers de la ligne Paris-Metz.

Qui s’ennuie avec toutes ces choses et rajoute de la musique pour soutenir tant de banalités. Qui parle du passé très proche, son enfance et la pêche à la balance dans le canal. Qui ne
s’intéresse qu’à l’amour.

II y a Bondy-Sud, Bondy-Nord et l’autre Bondy, par delà la gare un château, une négresse y
habitait...

Bondy fantasque et réel, au passé et au futur. Bondy centre, le pouvoir, L’église, les banques, la mairie ; les magasins, Bondy canal, les travailleurs, Bondy nord, L’enfance, la peinture sur les murs et au delà... Bondy l’amour.

C’est ainsi qu’au montage, le film va être construit en trois parties.

Quelqu’un dit : "II ne faut pas mettre le mot fin. Ce film est comme une histoire qu’on racontera toujours".

Quelqu’un d’autre : "On peut montrer ce film, ce n’est pas un film de fous".

Un autre : "Votre film je ne l’aime pas" Je veux faire mon film.Demain je fais le pont. Il part filmer le pont neuf emballe de Christo.

Si nous voulons montrer ce film, il faut en faire une copie. Nous sommes en 1986. Nous réorganisons une soirée à la salle Malraux. On nous prête un film Amadeus. Une affiche est fabriquée.

Nous gagnons 1 500 F, de quo ! faire la copie.

La projection du film enfin termine a lieu en septembre 1986, à la salle Malraux.

Un carton d’invitation a été dessiné, légèrement détourné par le sérigraphiste. A L’origine c’était un visage dont on ne voyait que les yeux, dessinés sur les verres de lunettes, sortant d’en dessous une plaque de macadam. Chapeau sur lequel poussaient des HLM.
A l’arrivée le visage était banalisé, les yeux avaient réintégré les orbites, le macadam c’était
transformé en chapeau mou.

Après discussion, L’imprimeur avoue qu’il n’avait pas soupçonné que le "chiffon" que nous lui avions remis ait autant d’importance. C’est toujours difficile de laisser notre imaginaire un
peu en arrière pour laisser place à celui des malades.

Quelqu’un avait dit : "Au fond à cette projection, ils connaîtront tout de Bondy sauf son goût et son odeur".
Nous distribuons des macarons de la bondynoise pour accompagner le plaisir des yeux, celui de la bouche.

Ensuite le film sera visionné et plus ou moins apprécié. A Lorquin et à Clichy, qui sont des
festivals de films de soignants sur leur travail, il fut rejeté violemment. A Champigny, L’importance de créer avec les patients fut remise en question. Les objets ne sont-ils pas plutôt faits pour être cassés ?

A Bondy, par contre, L’adjointe au maire et la directrice de la maison de quartier furent
étonnées et heureusement surprises. "C’est incroyable que les malades en sachent autant sur
L’histoire de leur ville". "Ces images sur notre ville qu’on voyait un peu triste sont chaleureuses". "C’est le seul film sur Bondy. II faut en faire une copie et L’archiver à la mairie".

Une demande de financement au ministère de la santé auprès de Monsieur RONDONNET qui
voulait lancer le débat : Santé-Culture, n’a rien donné.

Une stagiaire infirmière fait son mémoire sur le groupe caméra (disponible à L’hôpital de jour).

Le film entre dans le minitel : 3615 code...? dans la rubrique, création en milieu d’exclusion.

Un infirmier cherche à faire sponsoriser le groupe caméra par les commerçants de la ville. Echec.

Octobre 1986.

Nous commençons un deuxième film avec Michel LACOUDRE.

"Au revoir la Vapeur".

Mardi 14h : "Annie, t’es là ? "Y’a la réunion caméra ?" "Avec Michel LACOUDRE ?" Michel
monte l’escalier charge du matériel de L’ABC.

II n’est plus animateur. II est devenu directeur adjoint de la maison de quartier ce qui ne
L’empêche pas de continuer avec nous. II a le sentiment que le travail dans ce groupe est un
engagement profond avec les patients.

Mais il pose une exigence. Ce second film devra être fait dans L’ordre.

Nous apprenons les termes techniques du cinéma.

Les patients se réunissent à nouveau pour déterminer le sujet du film.

"Continuons l’ambiance du premier film, la forêt de Clichy ; Nous prenons un morceau du premier 9m, la gare ou le château de la négresse. Et les activités, et la musique, et la trace ?" "Le retour vers le futur, la machine à remonter le temps, comment on vit et comment vivaient nos ancêtres ? Surtout comment ils faisaient de la musique". "Si On filmait les mouvements, Paris, l’Arc de Triomphe ?" "Mais non, il faut continuer sur Bondy". Non, il faut faire L’histoire de la musique, comment ça a commencé, les marques, je ferai le kamikaze.

Le choix de la gare s’est fait au travers d’associations qui y menaient nécessairement.
La gare trouvait sa place dans la chaîne, "C’est l’image manquante du premier film ; dans la vie, il y a des trains dans lesquels on ne monte pas parce qu’ils ne s’arrêtent pas ; les transports en commun, ça fait peur, dans les gares, il y a les gens libres, les voyageurs ; les clochards, les
sans-attaches, c’est un lieu de rencontres, c’est la marge, la sexualité. Les gares c’est partir, sortir du même, de l’identique, du corps maternel, aller vers, porte ouverte dans l’identité. Comment on s’inscrit dans les circuits, circuits touristiques.

Michel LACOUDRE structure. Bon, dans un film, i y a un début et une fin. II faut choisir partir ou revenir, revenir ou partir, partir sans revenir.

Si vous voulez faire un film, il faut dans l’ordre, écrire un scénario faire un story board, (dessiner les plans et compter le temps), faire des repérages, faire la bande-son, tourner après avoir demandé l’autorisation à ceux qu’on a l’intention de filmer, puis monter.

Le désordre du premier film est une apparence. II a existé pour recueillir le désordre animique de certains sujets qui par là sont devenus auteurs.

Titre et générique permettent d’arrêter.

©annie vacelet-vuitton 1986