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La psychanalyse part en voyage, un film de 2000

D 1er décembre 2011     A Annie Vacelet    


FICHE TECHNIQUE :

Titre : LA PSYCHANALYSE PART EN VOYAGE
Documentaire/Fiction
Durée : 50 mn
2001
Format : DV
Langue française
Réalisé par Annie Vacelet
Dans le cadre de l’ Association « 150 films à faire et à distribuer » (Cinoches Video).
Dépôt CNC n° 692

Synopsis :
Aujourd’hui, lorsqu’on s’occupe de la vie psychique, il faut reprendre les grandes notions de traumatisme, d’exil,d’exode, de déracinement… La psychanalyste s’y emploie, en compagnie de Sophie, très attentive, à qui elle dévoile une part de son travail dans les dispensaires de banlieue qui accueillent des enfants, d’ici, de partout, déplacés par les crises, la guerre.

Générique :
Conception, Réalisation : Annie Vacelet.
Actrices : Sophie Raive, Annie Vacelet.
Image et Son : Maria Koleva
Production : Annie Vacelet


CRITIQUE CONCERNANT LE FILM "LA PSYCHANALYSE PART EN VOYAGE"

un texte de Claudine Roméo

La psychanalyste ANNIE VACELET, ne s’est pas contentée de 25 années d’écoute psychanalytique. Fabricant du sens avec ses patients, fallait-il aussi qu’elle fabrique des images du sens en train de se faire ?
Une analyste et sa patiente, en séance, à la période de Noël, voilà le cadre du film.
Un récit, sorte de road movie, s’active. L’exposé des choses se déroule comme une série d’événements, sorte de document en direct, montrant une séance d’analyse jouée. La psychanalyste, dont on a vu l’arbre de Noël luisant doucement dans un coin de l’appartement, et sa patiente, ont l’air là, tranquilles. On y est arrivé, en ce lieu, en empruntant une allée feuillue vers ses fenêtres éclairées, un soir, fenêtres éclairées au bout de l’allée, chemin à suivre vers des lumières, tremblantes et scintillantes. Une annonce-annonciation ( ?), qui fonctionne comme un générique, ouvrant vers ce qui va suivre , amorce d’une démarche, ou plutôt d’une marche.

Mais light, la symbolique du passage à la lumière, à la lueur, est à peine soulevée.
Annie Vacelet dans son fauteuil d’analyste, la comédienne sur le divan, comme faire se doit. On devine qu’il s’agit d’une nouvelle patiente.
La question posée par l’analysante est tout de suite celle de la durée de la cure psychanalytique.
Deux questions théoriques seront traitées dans le film, en même temps qu’elles sont jouées, enlevant tous les extérieurs du théorique comme la couturière les fils du bâti.
- La question du temps.
- La question de la parole dans le langage, ou du parler de langage.
Puisqu’il y a aussi un parler de geste. Cette compression de la gestuelle sur et dans ce qui se parle, des mouvements des deux protagonistes sur le contenu de leur dialogue, n’est possible que parce que certains analystes ont le don rare de développer in vivo, ce que j’appellerai une pure pensée expérimentale à l’œuvre ici. Ou du théorique qui s’exprime dans l’action analysante, génétiquement, ou selon la loi d’engendrement du concept qui émerge, qui affleure, qui se pointe. J’appelle cela pensée expérimentale. Piaget, Lucien Goldmann, qui n’ont pas, bien sûr, les mêmes objets, parlent de structuralisme génétique. Expérimenter les choses en train de se faire, en expérimentant notre action dans leur déroulement même, et que ce soit articulé dans des structures.

Alors, ce film est un film d’action, qui parle d’action, met en scène une action jouée, comme au théâtre, comme sur le divan.
Expérimentation de l’analyste dont le petit patient de sept ans, qui est muet, s’exclame, lorsqu’on demande à son père, homme de l’exil : à quel âge il est parti de son pays : 7 ans ! Il va dire son âge à lui, se sortir ce cri à la place de et pour son père. Dans l’articulation même de ces points théoriques très forts, très clairs, on n’oublie jamais le film, l’intrigue entre ces deux femmes qui maintenant rigolent complices.

Car « comprimé », littérairement parlant, est une compression, un comprimé d’enseignement, où ça sonne plein, ou juste avec assez de vide pour que ça résonne.
Ainsi, la patiente demande : « combien de temps ? » Air mi-figue mi-raisin, elle ne sait pas à quoi s’en tenir, trouve la situation plus cocasse qu’angoissante, sa préoccupation s’impose, il y en a qui sont restés dix ans ! Plus perplexité que frayeur, la perspective d’un trop long temps, se double d’une perplexité spatiale et en plus, allongée comme ça, c’est plutôt humiliant ! Et de toute manière, elle n’est pas fatiguée, elle a plutôt l’air d’avoir la bougeotte.

Des événements, des retournements ponctuent le temps de la séance, le temps du film. Les actions filmées ici seraient, quant au nombre de minutes, la somme de trois séances, un résumé de toute une semaine, si le rythme ordinaire indiqué par la praticienne est bien de trois fois vingt minutes. Mais le film, presque un unique plan-séquence, est contraction d’une semaine de séances, d’une vie de séances.
Il fut le savoir, dans un certain milieu, quand on dit : je vais à ma séance, tout le monde comprend. Mais, qu’on le sache, cette séance est toujours aussi la séance de l’analyste : que ceux qui en doutent lisent Freud ou d’autres. Mais ici, en direct, cela est sensible à l’œil, que c’est bien la séance de l’analyste auteur aussi du film.
… Plus loin dans le déroulement, la psychanalyste le formule à sa comédienne : « Avec les rêves de mes patients, je me tourne vers les miens, leurs rêves sont une incitation, un retour aux miens ». Peu d’analystes le disent avec tant de présence ! Et de courage, ne dit-elle pas aussi : je suis en analyse jusqu’à la fin de ma vie.
La théorisation, souvent, ne se fait que dans la distance. Ça n’est vraiment pas cela ici.

Puis-je risquer la pensée d’une théorie sensible ? C’est pourtant l’effet étonnant que ce film, qui se déroule aussi dans le temps de ma vie, produit à mes yeux.
La position de l’analyste vannée, pompée de fatigue, en attention flottante – thème important chez beaucoup – et allongée, ne met pas la patiente à sa place, celle-là s’est posée à une place laissée vacante, presque n’importe où, et dans cette pièce (de théâtre), pas de chassé-croisé.

L’action commence avec la curiosité de cette patiente nouvelle.
Les questions de tous les futurs analysants. Mais celle-ci est drôle, un peu impertinente, familière, c’est par un côté un peu gauche, un peu comique, qu’elle donne l’impulsion à la scène : dix ans ? Et en plus, c’est humiliant cette position couchée !
C’est bien une séance spéciale, comme au cinéma, celle où la patiente n’a l’air ni paumé ni angoissé mais rigolard, amusé.

Pendant ce temps, l’analyste épuisée par ses lourdes charges, a besoin de souffle pour traiter la question du temps, du temps de l’analyse.
Elle saisit l’occasion : « Vous ne voulez plus du divan, eh bien, je vais m’y mettre ! Qu’à cela ne tienne ! »
Dans cette séance spéciale, ce n’est pas la patiente, qui est traitée, mais l’analyse elle-même. Annie Vacelet raconte et explique, utilisant subtilement les ouvertures pratiquées ici par le rire ou les fausses frayeurs de l’analysante.
La durée de l’analyse : « C’est le temps pour dire ». Parfois trois ans pour un petit enfant très intelligent qui a compris ce que c’est que l’analyse.
A chaque étape franchie de sa réflexion devant nous, de sa quête, Annie Vacelet nous donne des éléments un peu fulgurants, des aperçus intuitifs un peu renversants et rapides, issus de l’expérience, qui tombent, avec leur vérité. Ce qui est étonnant précisément, c’est que la réflexion élaborée expérimentalement, réflexion sur la parole, le langage, ait une pure teneur théorique, toute fraîche.
L’enfant qui évite de guérir tout de suite pour épargner sa mère. « Quand je serai grand, je reviendrai te voir ».
L’attitude « pathologique » d’un enfant est souvent comme une phrase, une indication pour éclairer une situation : la politique étrange du système éducatif qui fait revenir les enfants à l’école l’après-midi pour dormir.

L’enfant ne comprend pas, c’est son corps même qui le dit. Pour un coup l’analyste interprète, non le symptôme, mais la pathologie sociale de l’école par le symptôme. Ce qui frappe, c’est l’écho de tous ces points forts dans ce véritable exposé par suite de points, de propositions que nous donne la cinéaste déguisée en analyste, ou l’inverse. Points d’exposé ou les différents propos comme des cailloux durs de petits Poucet. Ils pistent une trace, balisent un sentier, en écho sonore, bande-son du film, la vois de l’analyste qui parle dans cette séance spéciale, et ordinairement, on le suppose, se tait. Tous ces silences où les points de suspension, ou points d’orgue, doivent remplacer les cailloux dans la durée des séances réelles, où l’analyste se tait d’ordinaire. Propositions sur la parole dans le langage, la parole, sur une bande-son, rapportée avec, - en voix off -, le langage liquide, comme qui dirait amniotique, c’est moi qui le dit, justement pas l’analyste-cinéaste, qui nous épargne toutes les références obligées du journalisme. Mais ce qu’en dit Annie Vacelet du langage, est un vrai poème : il y a le discours du patient, sa parole, et derrière, tout autour, je dirai, une voix lactée d’échos linguistiques : le langage des repérages universels, le langage matriciel, je le dis moins bien qu’Annie Vacelet. Ensuite, les mots n’ont qu’à se dérouler comme un film.
Mots du petit garçon analphabète qui s’invente, produit, sa langue et parle comme Lacan.

Mais la voix fonctionne aussi comme un flot, ce qui se dit maintenant, ce qu’elle dit Annie, c’est la préhistoire du temps. Elle en traite maintenant, on y arrive, après la question du rythme, dans le temps, après la question du langage, celle—ci – avant le temps ?
Ici, Annie Vacelet parle face à la caméra, de son temps d’avant, son temps en forme de carte de géographie, avec des objets incrustés.

Vers des objets tutélaires. Les deux copines prennent le thé (tant pis pour le dispositif analytique, on aura tout vu !). La théière ? En vieil argent. « C’est avec elle que j’ai traversé le désert ».
Viennent s’engouffrer, comme des djinns échappés de la lampe d’Aladin, des alizés débordant la boîte de Pandore, tous les déserts et les terres lointaines, les pays insoupçonnés de distances infinies et les contrées mirifiques. Aussi : l’importance des ancêtres.
Un masque africain tout brinquebalant de pendeloques : colliers et grigris « donnés par un ami sorcier ».

Moi, Je me rappelle Castaneda et Don Juan, son indien Iaqui qui lui a fait cadeau, pour l’initier, d’un temps et d’un espace différents… la psychanalyse n’interprète pas les rêves, elle fait rêver, je m’en doutais un peu, mais cette fois-ci, je le sais.
Suit un exposé rigoureux, poétique, filmique (?) par un agencement spontané et savant de ce que sont les ancêtres et de ce qu’est la loi.
Les ancêtres protecteurs nous ont fait des cadeaux : cadeau de leur désir de vie, cadeau de transmission de la vie pour qu’elle arrive jusqu’à nous, cette vie, quelque chose d’Héraclite, de Bachelard.
J’ai toujours été ébranlée l’idée infinie, vertigineuse, de tous ces désirs qui descendent jusqu’à nous, tout cet amour qui nous a conduits à être là.
Ce sentiment est ici très fort, intense et vibratoire.
Et il y a la loi, aussi dans le désir, non pour le canaliser et l’interdire, pour l’autoriser : la loi dans son rôle de protection dans un village africain, où quand les enfants sont battus, très fort, ils partent ensuite dans la montagne avec leurs copains faire la fête.

Il y a vingt-cinq ans ces jeunes analystes se sont retrouvés dans des vieux asiles de fous, tels qu’ils sortaient de la guerre, pratiquement. Ils ont du apporter la vie dans ces demeures de vieillards au rebut, ils ont tenu , parce que, pendant de temps-là, ils faisaient la f^te. On comptait un peu trop sur eux, en leur donnant la clientèle la plus rébarbative, la plus crade. L’institution reste redoutable. Après vingt-cinq ans, la cinéaste veut quitter mais la copine comédienne patiente, se moque d’un ton enjoué : « Tu as l’air bien accroc pourtant ! ».

Ce film m’émeut comme un dialogue de Socrate, tout aussi drôle, en plus sa vertu pédagogique (dites-le avec des films !) est vive, et c’est une belle histoire.

Pour Annie VACELET, Claudine ROMEO , 22 JUILLET 2002.

Pour visionner le film cliquer sur ce lien :

https://youtu.be/pb5Vx2K0uSI

Commentaires de Maria Koleva franco-bulgare (par téléphone en 2017) : "Je voulais juste te dire que à chaque fois que je fais un film je le fais avec le plus grand sérieux, avec les questions les plus profondes etc... pour que tout ce qui est original et intéressant
passe vers les autres donc… c’était un plaisir de filmer des gens comme vous mais ce n’était pas… c’était du grand bonheur et, les gens, ce qu’ils veulent c’est qu’il y ait le même esprit léger avec une grande profondeur comme nous avons fait les films...

C’est ce qu’on me dit à moi quand on me demande les films..

Donc maintenant tous les autres qui veulent… qui t’accusent que "ce n’est pas assez ni bien … tu n’as rien à foutre de ces gens pour qui … quoique ce soit …

Qui sont tes critiques… ils n’ont rien foutu… Allez ciao et on les … l Maintenant, il faut que tu brilles !

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