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Extraits du livre "1975".

D 16 juillet 2013     A Annie Vacelet    


En guise d’exergue, une citation de Gilles Deleuze :

« Quand le dehors se creuse et attire l’intériorité : c’est ça la pensée, ou du moins c’est ça notre pensée. Notre pensée c’est quand le dehors se creuse et attire l’intériorité. Qu’est-ce qui se passe ? On risque d’y passer dans ce dehors, hein, c’est terrible - vous, comprenez là, ça va, il n’y a pas de problème ? » Cinéma Pensée, cours du 20 -11-1984, Gilles Deleuze, transcription : Eriola Alcani.


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J’Athal, Dji’Aaathal, Dj’Athaaal, vient de trouver un job. Sa tâche consiste à vérifier que le plan des mots ne se désolidarise pas de celui du sens, aucun dérapage n’est autorisé, la Ville rejette les écarts de langage où s’engouffre selon ses experts, le pire des imaginaires. J’Athal a repéré quelques éléments de sentimentalisme aigu et des bruits de jungle qu’il lui faudra gommer en leur superposant d’autres sons - la bande enregistrée aux abords d’un hypermarché fera l’affaire. Mais elle a l’esprit ailleurs. Sans savoir exactement quelle direction prendre, elle quitte le service de Métalangouistic. La porte de son bureau claque. Un magnétophone continue de chuinter : « La vie vous grise ? - Contactez- nous - Votre regard nous intéresse... »

Dehors, la nuit tombe. Sur l’avenue qui longe la frontière les retardataires pressés d’en finir avec la rumeur, se bousculent, tour à tour terrifiés, menaçants. Sont-ils du nord ou du sud ? Difficile à dire. Depuis quelque temps, le rythme des escamotages et des disparitions s’accélère. On ne sait plus qui est qui. Seule une fille s’est arrêtée, les mains dans les poches, à l’angle de l’avenue qui traverse la place - Le regard sous-marin, elle explore le caniveau. « Pourquoi la voir, se demande J’Athal, si séparée de tout le reste ? Une aberration dans la Ville. » Épaules, coudes, mains. Appuyée sur la distance à parcourir pour la rejoindre, J’Athal se lance - il n’existe pour elle aucune autre issue que le corps de l’autre - mais au moment de l’aborder, elle se sent si misérable... Faut-il qu’elle se fasse ethnologue pour pouvoir commencer à lui parler ou doit- elle raconter ses propres combats, ceux qu’elle a menés par obligation ou ceux qui lui furent imposés par la recherche du plaisir ?

« Que veux-tu ? » lui demande la fille dont les lèvres se sont à peine entrouvertes. J’Athal comprend à sa façon de s’exprimer, qu’elle vit sur la frontière, une zone dangereuse aux abords de laquelle il faut, pour survivre, calculer très précisément la possibilité qu’on laisse à l’autre de vous envahir. « Mais alors, se demande J’Athal pendant que la fille continue de l’observer tss, tss, tss, en sifflant comme un serpent, qu’en est-il de l’abandon du pied ? » J’Athal en est certaine, durant un instant, la fille a cessé de faire relais.

Il arrive souvent que quelqu’un déserte son poste - on dit alors qu’il a besoin de recharger ses batteries et on ne se questionne pas plus avant. Mais cette fille se méfie, elle ne veut pas que sa défaillance soit remarquée. Cette défaillance lui appartient-elle ? Pour le savoir J’Athal est prête à payer le prix fort et sans hésiter, grave sur son front en lettres de feu : s-e-u-l-e, un signe tracé de l’inté- rieur. À déchiffrer par les miroirs. Pendant que J’Athal s’éloigne, la fille toujours plantée au bord du caniveau glisse la pointe de sa botte sous la surface de l’eau. Plis, replis, l’image de la botte devient floue, se noie, rebondit et dans sa soumission à la pente, emporte la botte, la fille et son reflet.

** *

La Ville favorise tous les éclatements. Un signe peut être répété si souvent, diffracté à tant de niveaux, qu’il est à peu près impossible d’appréhender autre chose qu’une couleur, un style, un sourire, toujours le même dérivant à l’infini sur des milliers de lèvres. On a sans arrêt des impressions de déjà vu-dit-pensé. Pâte molle éjectée du tourniquet des significations, J’Athal, descendante des Thal - qui ne conserve de son histoire qu’un nom auquel fut rattaché le préfixe J qu’on prononce Dji - J’Athal écoute maintenant le silence derrière les bruits. Elle épie le temps, dort debout, voyage couchée, n’arrive pas à se fixer.

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© Annie Vacelet 2013

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