Vous êtes ici : Accueil » Livres/Nouvelles » Le sentiment de la Psychogéographe » 1993 1ére édition » Extrait du livre "Le sentiment de la Psychogéographe"

Extrait du livre "Le sentiment de la Psychogéographe"

D 1er décembre 2011     A Annie Vacelet    


LE SENTIMENT DE LA PSYCHOGEOGRAPHE

Je ne rêve plus, je prends la voiture. Je n’arrivais plus à supporter, sous terre, le brouhaha, l’abandon soudain d’un seul. Un type. N’importe lequel d’entre nous. Qui insulte. Au moins, ne pas le voir. Lui contenir sa détresse en détournant le regard vers l’extérieur. L’extérieur ? Il n’y en a pas. C’est le tunnel du métro, les affiches publicitaires. Roule ! Tu ne peux plus compter que sur l’extérieur, à l’intérieur. Cette fois, protégée , je respire mon air, je manie mes vitesses. Réflexion faite, ce véhicule ne m’appartient pas. Il est à quelqu’un que je viens de quitter. Peut-être est-ce lui qui m’a quittée ? Ce matin, projetés l’un contre l’autre, nous nous haïssions.Ce n’est rien. Il fallait juste qu’un corps vienne soulager un autre corps de sa pesanteur. Ce n’est rien. Le monde recèle un trop plein de lassitude.

La voiture est un cube. Sur les parois du cube… Je passe la maison rose avec des volets verts et des cœurs dans les volets. J’entre en banlieue. Surtout, ne pas oublier ce que la maire m’a dit. Au prochain feu rouge, je note. Vert. Au prochain. Stop. Ici. Le maire sort d’une réunion sort d’une réunion, une de ces réunions tard le soir, inter- municipale.« Se perdre en banlieue, c’est magnifique. Là-bas , il y a des bâtiments comme des paquebots au bord d’un autre monde prêt à décrocher. Dépêchez- vous de faire ce film. Moi, je n’arrive plus à me perdre . »

Avoir eu si fort envie de partir. Je reviens.C’est au moins ce que j’assurais à Tania avant son départ au Nicaragua. Elle disait : « Je n’en peux plus, je pars ». Je lui ai répondu : « Je n’en peux plus, je reste . » 
Tu dis ?
Voyager sur place.
Je n’en peux plus d’être là.
A cet instant précis, une personne était entrée dans le restaurant parlant fort : « L’amour ça me glande ! » Minutieuse chirurgie. L’autre, c’est dans les tripes qu’on l’a. le voyage ? je ne sais plus. Une capacité de l’humain que je supposais vaste. Je me rappelle maintenant. Il y a un bidon de cire posé sur le passe-plat. La sauce mordorée du riz a pris un goût d’encaustique. Cire.Sauce. Miel. Sauce au miel. La couleur orange, industrialisée, en boîte conditionnée métal. Je n’en peux plus d’être !La fourchette suspendue, je ne sais plus ce que j’avale. Mais nous nous arrêtons où nous voulons dans la rencontre. Nous avons le choix, nous nous choisissons. Lévi-Strauss commençait ainsi : je hais les voyages et les explorateurs.Retour Paris-France, Ménilmontant. Pourquoi habiter ici ? Des visages violets s’affairent sous le carrelage blanc. Confiance. Je fais confiance. Quitte à me marier à la cruauté, je gagnerais de la réalité en restant. Je deviendrais psychanalyste. Depuis ce soir-là, 1983, du temps a passé. L’aide humanitaire a remplacé la révolution. Le socialisme à la française a fait le repartage entre l’art et le quotidien.Pendant que la Culture laissait se développer un abîme entre les uns et les autres, j’apprenais à me tenir assise sur une chaise , le regard vissé à mon masque, une petite fenêtre éclairée dans une chambre noire.
Voyager sur place ? Approximativement, jusqu’où ? Aujourd’hui n’est pas comme les autres jours. Je pars en expédition d’un an au pays de la psychiatrie où je travaille habituellement mais, pour en rapporter un écrit. Une indication vague, très vague : Chroniques périphériques.
Que disait Fabrice ? Rythmique fabriquée, un ramassement d’ici : « Dénoue, fais sauter les verrous. Avec de la vitesse, tu entres dans le bleu. Ecoute avec les pieds. Nous n’avons pas cessé de marcher ». Ah, oui, les fantassins. Ceux qui font exister les choses, ceux qu’on n’entend jamais. Un régiment de tirailleurs. Ce qu’ils ont à dire ? Il y a trop de mots, trop de choses, trop de tout. Je construis contre ce qui arrive. Ça arrive à qui, à tous ? Je voudrais m’éloigner.
Pour t’éloigner, rapproche-toi, tu n’es pas assez dedans.
Je sais.
Serre sur ce qu’il y a à voir.
Pas trop non plus.
Ce matin, je me suis réveillée avec le mot armée. Il s’était détaché du langage. Il flotte. Au Nord de l’Irak, non loin des frontières kurdes… je ne sais plus ce qu’est une armée. Disséminé, l’objet. Source, reflet, rencontre en un point qui n’existe pas. La lumière file en perspectives silencieuses, de grandes lignes tombées par le ciel sur la terre aplatie. Ici, pas de monument dressé, pas d’appel, de réclamation. L’œil traverse le plan. C’est la zone. Faute de frappe. Ici, on est à Zonz, en pays de Zonzie.

Je pose le dictionnaire ouvert au mot : anodin, sur une table, à l’Annexe, le café qui se trouve en face de l’hôpital de jour de Bondy. Daniel vient s’asseoir directement. Il tourne le dos à la rue. Je lui raconte le panorama : immobilier, pompes funèbres, l’église, le magasin de surgelés, une cave à vins. Quel travelling. Et à l’intérieur ? Les gens, le garagiste, les employés de la mairie, une bande de prospecteurs immobiliers, un lycéen bien habillé.
Echange de regards avec la patronne, signe : Deux ? Non, un. Daniel parle avec les mains comme à la bourse, en demis de bière. Les yeux fermés, je me la joue en aléatoire linguistic système : souffle, douceur, oublier, partir vers des bords. Daniel enchaîne : dedans, dehors… Ohrm est encore là ? Il faut trouver quelque chose, il souffre trop. Comment travailler avec lui le sens d’une hospitalisation ? Il ne veut rien entendre. Et toujours sans chaussettes. Ohrm raconte à la cantonade : « Cette nuit, dans mon rêve, on me remettait en psychiatrie. C’était délicieux. A l’hôpital, pas besoin de chaussettes ! Elles sont passées par la fenêtre et plus vite que ça . » Qu’avons-nous à leur proposer d’autre ? Un mois dans une maison de repos ? L’hôpital de jour organise une semaine à la montagne, mais en septembre seulement. Un centre d’adaptation par le travail ?
La patronne ne tarde pas à nous donner son avis : « Il n’est pas bien aujourd’hui votre client. Il veut se faire enfermer à vie.J’essaye de lui expliquer que nous sommes enfermés dans la vie . Non ? » Puis repart vers sa cuisine : « Il faut laisser vivre le fond des choses, il fait que je me laisse vivre, laissez- moi . » Il est 13 heures. La brasserie affiche complet. Lisa s’ouvre un chemin, heurte au passage un homme très raide et me dit :
Qu’est-ce, lui, avec son air de ne pas vouloir ? Je peux te parler ? Je ne vais pas bien. Il y a un instant, comme Eric me disait « Les films de cow-boys racontent des histoires de paysans « je lui demande d’où il vient. Il me répond que je suis sa seule famille ; que l’hôpital de jour est devenu sa maison.
Et alors ?
Ça me fait peur.
Est-ce que tu sais où est ta maison, toi ?
Je paie très cher et je n’arrive toujours pas à répondre à cette question.
Sophie arrive en soufflant :
Ah, j’ai b’soin d’vacances. « Tu veux un café. Qui veut du café. Je fais du café. Il n’y a plus de café. » J’arrive rien à entendre d’autre aujourd’hui. Eric t’attend pour aller acheter des billets de théâtre.
En sortant, Lisa tombe sur le même type. Elle éclate de rire : « Il y a des collines bien décidées à ne pas bouger ! » je la rattrape : « Hé, vous allez voir quoi ? »
Marat Sade à Bobigny.
Non !
...