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2007 La psychanalyse court toujours

D 1er décembre 2011     A Annie Vacelet    


La psychanalyse court toujours…

Titre : La psychanalyse court toujours…
Avec : Ayala Bakaba et Annie Vacelet
Documentaire tourné-monté Vidéo HI 8
Caméra : Maria Koleva (Cinoches Video)
Durée : 57 mn
Langue : français
20 août 2007
Réalisation Production Distribution : Annie Vacelet

Synopsis :
Annie Vacelet, psychanalyste en banlieue parisienne depuis 33 ans, donne rendez-vous à Ayala Bakaba de passage à Paris pour parler. Elles ne se sont pas vues depuis les années 70, le mouvement « alternatives à la psychiatrie » avec Guattari, Laing, Cooper, Basaglia avec qui elles ont lutté contre l’enfermement asilaire. Annie Vacelet a participé à l’émergence du Secteur psy avec Guy Baillon, médecin-chef à Bondy dans le 93, et soutient encore ce genre de travail en 2007, tout en écrivant et en filmant. Ayala Bakaba, quant à elle, a cessé un jour d’exercer comme psychanalyste pour passer à la création et « continuer à vibrer avec les autres », par le théâtre surtout, et le cinéma. Elle administre actuellement le Palais de la Culture d’Abidjan dirigé par Sidiki Bakaba - Côte d’Ivoire.


Voir le film en cliquant sur ce lien :
https://youtu.be/MfAvoiigEy0

Le Palais de la Culture Abidjan

"La psychanalyse court toujours"

Présentation du documentaire par Ayala Bakaba

« Je suis une prêtresse de l’espoir »
22/05/2008

Dans le cadre du ciné-club hebdomadaire de l’Actor Studio d’Abidjan, le Palais de la Culture d’Abidjan a projeté il y a quelques temps un excellent film documentaire intitulé « La psychanalyse court toujours ». Il met face à face deux femmes unies par une longue amitié et des centres d’intérêts communs tels que la psychanalyse. Ayala Bakaba et son amie Annie Vacelet ne s’étaient plus revues depuis plus de 20 ans. Ce documentaire met en images et en paroles de sincérité et de vérité, sous l’œil attentif et professionnel de la caméra de Maria Koleva leurs itinéraires et retrouvailles. Un film exceptionnel.

A quand remonte votre amitié avec la réalisatrice du merveilleux documentaire qu’est « La psychanalyse court toujours » ?

Ce documentaire a été réalisé par Annie Vacelet. Mon amitié avec elle remonte à plusieurs années. Annie Vacelet est, je dirais, une complice du temps. Le temps où nous nous sommes rencontrées. J’étais son aînée lorsqu’elle commençait ses études à l’université. J’étais aussi son aînée en mai 1968. Le temps où au moment de ces rencontres anciennes nous avons pu forger nos espoirs, nos aspirations autour d’un monde plus juste, d’un monde meilleur. Ce désir de justice et ce désir d’une société plus ouverte, plus réceptive aux aspirations de la jeunesse, c’est certainement ce qui a marqué ma rencontre avec Annie Vacelet. Et il s’avère que nous avions aussi besoin de mieux connaître l’âme humaine. La psychanalyse, l’anthropologie et toutes les sciences qui essaient de sonder les cœurs et les esprits sont fécondantes et vivifiantes si on les appréhende pour justement approcher l’être humain dans sa vie complexe faite de joie, de douleur, de tragédie, de comédie, et faite aussi de violence.

Mai 68 on en parle encore…

Notre génération, en 1968 a bouleversé l’Occident, bousculé l’ordre du temps. Nous l’avons fait avec passion, avec conviction. Et Annie, qui était plus jeune que moi, partageait les mêmes passions. Je dirais que nous étions liées par une sorte de « sororité ». Je voudrais étendre le sens de ce terme à ces rapports si particuliers qui existent entre deux sœurs (l’aînée et la cadette), et à travers lesquels elles se reconnaissent l’une dans l’autre, bien qu’étant chacune très différentes. Puis est intervenue une longue interruption. Pendant 25 ans, nous ne nous étions plus revues.

Qu’a-t-elle fait pendant toutes ces années ?

Elle a fait son chemin. Elle a parcouru, si vous voulez, les chemins ardus et, je dirais, cruels de la psychanalyse et de la maladie mentale. Elle l’a fait avec un esprit, je dirais de conquête. La folie… Est-ce que son statut c’est d’être seulement la folie d’une âme qui se brise dans les violences de ce monde ? Ou est-ce que la folie c’est ce qu’on hérite de violence, de ce que la société véhicule dans son histoire ?

Nous faisions partie d’un courant qui s’appelait la psychiatrie institutionnelle et aussi l’antipsychiatrie. C’était un courant qui, à l’époque, cherchait à libérer les malades de toutes les violences qu’on leur faisait subir dans les hôpitaux.

Ce devait être pour le moins courageux et révolutionnaire…

Moi, je me rappelle que quand je faisais des études psycho-pathologiques - études que j’ai entreprises parallèlement à mes études en philosophie et en anthropologie, tout simplement parce que ma curiosité me poussait à emprunter tous ces chemins -, je partageais le point de vue que ce n’était pas seulement les complexes comme le complexe d’Œdipe ou autres qui étaient les seuls tributaires des névroses et des psychoses, des désadaptations de l’homme à la société. Je dirais qu’il y avait aussi d’autres forces. Il s’agit de tout ce que Freud a essayé de décrire et d’expliquer à travers les pulsions de vie et les pulsions de mort. Et toute vie humaine est traversée par ces pulsions-là. Nous sommes, je dirais, un nœud inextricable où ces pulsions de vie et ces pulsions de mort se mêlent à des doses plus ou moins complexes qui nous amènent soit vers une « normalité » soit vers « une pathologie »

D’où sans doute votre désir de rendre aux malades une certaine liberté ?

Nous voulions libérer les malades de l’hôpital psychiatrique. Nous voulions leur donner la chance d’être des sujets, des sujets de leur douleur, des sujets de leurs passions, des sujets de leur histoire. J’ai participé à cela et Annie aussi. J’ai fait un stage à Sainte Anne. C’était l’un des hôpitaux psychiatriques les plus angoissants qui soient. C’était dans le service d’une très grande psychanalyste d’enfant qui était aussi une psychiatre et qui s’appelait Maud Mannoni. En entrant pour la première fois dans cet établissement, je n’ai eu qu’une seule idée : c’est de prendre les clefs qui étaient à la ceinture des infirmières en chef, d’ouvrir les portes et de dire : « Allons, dehors. Ici c’est la mort ! »

Et quand je devais recevoir ces jeunes femmes qui me parlaient de leurs symptômes, de leur trajectoire d’êtres souffrants, je me disais : « Mon Dieu, tout ça c’est aussi un jeu de massacre. Et qu’est-ce qu’on peut faire pour libérer ces êtres qui sont possédés par cette violence-là ».

C’était ma réflexion du moment et Annie la partageait. Elle partageait aussi les mêmes angoisses parce que la folie est dérangeante, elle vous regarde, elle vous scrute. Le psychiatre se protège avec des camisoles de forces et avec des médicaments. Le malade est totalement vulnérable. Il se protège avec ses symptômes, et il vous donne du fil à retordre. Alors je me suis dit que l’hôpital psychiatrique ce n’était pas pour moi, que je ne pourrais pas travailler là.

Cependant la psychiatrie vous tenait encore aux tripes…

Je me suis dit que je devais forcément travailler ailleurs. Et j’ai eu l’opportunité de pouvoir travailler ailleurs puisque je suis allée faire d’autres stages dans d’autres endroits. J’ai eu la chance de rencontrer une femme extraordinaire, Françoise Dolto qui est certainement la femme la plus géniale qui se soit penchée sur la maladie mentale des enfants. Elle soignait les nourrissons. Elle soignait aussi les enfants atteints des maladies les plus violentes et les plus terrifiantes. Elle les soignait avec des paroles vraies, avec une écoute vraie. Et elle était capable de les ramener du fin fond de leur désespérance. A un enfant qui se laissait mourir de faim, le mot que disait Françoise Dolto le ramenait à la vie. Et j’ai eu la chance d’être l’élève de cette femme extraordinaire. Vraiment, j’ai été comblée. Comment cela est-il arrivé ? Je ne le sais pas, je ne le sais plus. Mais je sais que c’était… tellement magnifique !

Quel était alors le contenu de vos rapports avec l’antipsychiatrie ?

J’ai eu la chance à travers mai 68, en suivant ce mouvement de l’antipsychiatrie et de la psychiatrie institutionnelle d’aller travailler pendant pratiquement une année dans la clinique de Cour Cheverny. Et dans cette clinique, le malade participait à toutes les activités, aussi bien à la cuisine, au ménage, qu’à des ateliers artistiques etc. Nous avions toute une équipe de médecins, de thérapeutes. C’était dans un grand château et le Directeur s’appelait Dr OURY. Il y avait aussi un très grand théoricien, Félix Guattari, qui était mon maître. Nous avons expérimenté ce qu’on appelait la psychothérapie institutionnelle, la transversalité des discours et la possibilité d’une écoute collective de la souffrance de l’autre pour la décoder et le ramener le patient à la vie. Cela, vraiment, je ne l’oublierai jamais. Ces moments-là m’ont marqué parce que je suis quelqu’un de très optimiste. Je me suis trouvée dans ces endroits où l’être humain est toujours sur le fil du rasoir de la vie et de la mort. J’ai pu voir et apprendre comment, justement, on essaie véritablement d’aller chercher l’autre jusqu’en deçà de là où il se trouve pour le ramener à la vie. Quand on fait ce chemin là, on apprend quelque chose et de soi et de l’autre. Et ça a été vraiment un moment extraordinaire.

Après avoir remonté le temps, venons-en à vos retrouvailles après 25 années d’expériences diverses enrichissantes, enveloppées du silence de la séparation…

Quand mon amie m’a appelée, me disant : « Je suis allée chercher ton téléphone parce que je vois sur Internet ce que tu fais au Palais de la Culture d’Abidjan depuis des années. Je me suis donc dit que je devais appeler chez toi, comme tu as une adresse à Paris, avec l’espoir que ce jour-là ton fils me dirait où tu es. »

Le hasard a voulu que ce soit moi qui décroche puisque j’étais en mission. Voilà le miracle de la rencontre de deux chemins qui ont été très proches et très éloignés par le temps. Ce fut une grande joie. Elle me dit : « Je veux qu’on se rencontre parce que je voudrais faire un film sur ce que tu fais en Côte d’Ivoire ».

Je lui ai répondu que j’étais derrière la caméra plutôt que devant : « Je n’aime pas être devant la caméra. Je veux bien te revoir, mais du film n’en parlons plus, je t’en prie »

C’était ma première réaction.

Elle m’a alors dit : « D’accord, mais je tiens absolument à ce qu’on se rencontre car j’ai vraiment envie de te voir et de voir ce à quoi on ressemble 25 ans plus tard ».

Je lui ai donné rendez-vous dans un des lieux que j’adore à Paris, un de mes lieux de prédilection. C’est un petit kiosque situé dans le joli jardin du Luxembourg, situé lui-même en plein cœur du quartier latin. Lorsque j’étais très jeune, je m’y promenais avec mes livres et passais de longues heures à parcourir les œuvres de mes auteurs préférés. J’aimais respirer et sentir les fleurs. Et ce jardin était vraiment splendide.

A l’approche du rendez-vous, que ressentiez-vous ?

J’y suis allée avec toutes les appréhensions certes, étant donné que l’on ne s’était pas vu pendant très longtemps, mais aussi avec beaucoup de joie.

Quelle n’a pas été ma surprise de ne pas me retrouver seule avec mon amie et de voir une dame avec une caméra qui accompagnait Annie. Je me suis dit que c’était un piège. Je riais intérieurement parce que cela ne me surprenait pas de mon amie. Je pouvais m’attendre à tout d’elle et à ce qui allait se passer.

Enfin, la rencontre…

On s’est donc croisées. Nous étions heureuses de nous retrouver. Elle m’a présentée Maria Koleva qui est une très grande réalisatrice bulgare. Annie s’est excusée pour la « surprise » et m’a dit qu’elle voulait faire le film même si, avait-elle affirmé, elle savait que je ne m’y étais pas préparée.

Pour tout dire, je n’étais vraiment pas partante et je le lui ai fait savoir.

Enfin de compte, mon amie m’a regardée et m’a dit : « Tu es une femme de défi. Comment ne pourrais-tu pas relever ce défi ? »

J’ai réfléchi quelques instants et j’ai accepté. Nous nous sommes installées dans ce petit kiosque qui est à la fois un petit bar restaurant au cœur de ce magnifique jardin et nous avons commencé à échanger. J’avoue que c’était agréable parce que j’entendais cette amie, tout comme elle m’entendait également. Et il y avait le regard extraordinaire de Maria Koleva.

Que vous inspirait ce regard ?

En fait, j’étais inquiète parce que j’ai des lunettes et parce qu’elle était à 30 cm de mon visage. En mon for intérieur, je me disais que toutes les deux étaient en train de me massacrer. Puis je me suis dit : « Qu’est-ce que t’en a à faire ! Ce qui est important, c’est ce qu’on a à se dire. Ma foi, ce sera ce que ce sera puisqu’elles l’ont voulu, et je rentre dans leur désir parce que c’est une amie que je vois-là accompagnée d’une dame ».

J’ai senti très vite l’immense professionnalisme de Koleva parce que je suis du domaine de l’image. Je sais ce qu’est un plan. Et les plans que cette dame faisait, étaient des plus exceptionnels. Il faut avoir un immense talent pour réussir à tirer un plan qui dure presque 58 minutes. Mais je ne savais rien de cette dame parce que je la voyais pour la première fois.

Après l’effet de surprise, vous avez entamé la conversation…

Nous avons en effet commencé à échanger. Et ce qui me frappe le plus, c’était le parallélisme de nos discours qui ne se croisaient pas vraiment et qui se répondaient, qui étaient en écho constamment, chacun cherchant une vérité à dire, une vérité pour que cette rencontre soit une rencontre vraie et qu’elle parle à d’autres personnes puisque l’objectif c’était cela. Et j’ai donc essayé de raconter ce que je pouvais raconter à l’improviste. C’est comme quelqu’un qui vient à l’improviste vous surprendre chez vous.

Le plus éblouissant pour celui qui regarde ce film, c’est l’hyper-réalisme et l’intensité du témoignage que vous avez livré, sans crainte ni bride aucune. Vous êtes vous-même.

J’ai fait le choix en quelques secondes de dire la vérité sur ce que je ressentais, sur ce qui est important pour moi. Je pense que c’était la présence de ces deux femmes qui m’encourageait aussi à raconter ce que j’avais à dire, en attendant, sur mon parcours en Côte d’Ivoire. Et c’est pourquoi à un moment donné, j’avais arrêté la psychanalyse.

Peut-être l’un des tournants de votre vie ?

J’ai eu le courage de le dire : C’est mon refus du racisme, mon rejet de toute forme d’aliénation. Parce que l’aliénation mentale, c’est une chose, mais l’une des maladies les plus atroces que la société peut sécréter c’est bien le racisme. Et étant enfant arrachée à son continent l’Afrique (puisque je suis d’Afrique du Nord, d’Algérie), je ne pouvais que ressentir violemment toute forme de racisme qui s’adressait à mon compagnon. Ainsi, à un moment donné, je me suis trouvée à la croisée des chemins.

Allais-je continuer ce que je savais faire, c’est-à-dire, soigner, écouter, apporter un « en plus » de sens dans des mondes dévastés, mais ceci dans la solitude des cabinets de psychanalyse ? Ou est-ce que je devais finalement aller ailleurs ? Par ailleurs, j’ai enseigné la philosophie, l’anthropologie africaine et la psychopathologie pendant 27 ans à l’Université.

A cette croisée des chemins, j’ai choisi simplement d’aller dans le sens de mes inclinations profondes. Parce qu’en fait, lorsque vous regardez ce documentaire, vous voyez que j’ai toujours été passionnée des mots. Que les mots étaient mon rempart et que les mots étaient ma voie privilégiée pour la rencontre de l’autre. Et ce n’est pas parce que j’ai été professeur à l’Université et psychanalyste aussi. C’est parce qu’on travaille avec les mots, on travaille avec les mots pour libérer et guérir. En tant que professeur, on travaille avec les mots pour transmettre la connaissance.

Et vos inclinations, quelles étaient-elles ?

Mon inclination a toujours été ma passion pour la création. Et je crois que ce chemin je l’ai ouvert. Le langage, les mots, cette liberté que j’ai trouvée dans le bonheur d’apprendre et de partager par la connaissance, je voulais la continuer différemment. J’en avais la chance et l’opportunité parce que je partageais la vie d’un très grand artiste. Nous avions les mêmes passions, pour l’art, pour la rencontre de l’autre et pour la libération de tout ce qui est en souffrance dans l’humanité. Et quand vous avez cela en partage, le choix s’impose vite. Je l’ai bien dit dans le documentaire. Est-ce que je devais consacrer ma vie pour 20, 50 peut-être 100, 500 personnes, voire 1000 personnes avec mes cours et que j’aurais eu l’occasion de rencontrer ? Ou est-ce que je devais travailler avec d’autres outils qui allaient me permettre une communication plus vaste, dans la mesure où quand vous faites un film c’est des millions d’êtres humains qui le voient et qui le partagent ?

Après l’enseignement, après la psychanalyse, vous avez donc embrassé l’Art, notamment le cinéma…

En tant que productrice de cinéma, j’ai partagé cela, parce que quel que soit l’endroit où l’on se trouve dans la création, chaque place est essentielle. La création est une œuvre collective et chacun y apporte son savoir-faire. Ainsi, j’ai appris, j’ai avancé, je suis allée retrouver l’écriture en écrivant des scénarios. Je suis allée jusqu’au bout de certains de mes rêves. Mais est-ce qu’on peut avoir un rêve plus extraordinaire que de répondre à l’appel de l’Afrique surtout quand elle vous offre de travailler pour la plus grande structure de ce continent peut-être, en attendant de l’Afrique francophone, le Palais de la Culture d’Abidjan ?

Annie Vacelet a certainement raison de vous percevoir comme une femme de défi.

L’on est venu nous chercher où nous étions et l’on a nous dit d’apporter notre expertise pour que les Ivoiriens aient un lieu où il fait bon vivre, où il fait bon découvrir des œuvres, où il fait bon partager des moments privilégiés, et où au travers d’une multiplicité d’art on travaille à accoucher d’un lendemain meilleur. Et je pense que la femme est un petit peu liée à ce processus de création. Elles sont un peu les sages femmes des œuvres qui viennent au monde. Et, pour autant, au Palais de la Culture l’on participe avec tout notre savoir-faire. Je crois que nous avons une haute idée de la mission qu’on nous a confiée et une haute idée de ce que doit être l’être humain dans sa vie, dans la société et dans l’espoir que la culture trouve ses fondations dans un lieu aussi exceptionnel. Il me fallait communiquer avec mon amie cette chance extraordinaire que j’ai eue.

Une mission de rêve mais qui s’est aussi heurtée à des difficultés dont la guerre.

Il était important que je dise que le chemin de l’espoir est aussi parsemé d’événement imprévisibles d’une rare violence qui nous ramènent à ces pulsions de vie et ces pulsions de mort qui travaillent au corps et les humains et la société. Une rébellion, c’est qu’à un moment donné des hommes et des femmes n’en peuvent plus et se disent : « Aujourd’hui c’est non. Je prends les armes ».

Même si je peux comprendre qu’à un moment donné des humains aillent à cette extrémité, je ne partage pas cette manière de faire. Mais je la comprends. Et quand vous comprenez l’autre, vous l’aimez suffisamment pour trouver le chemin, pour surmonter les écueils et les impasses de l’histoire. C’est vrai, nous sommes venus avec un enthousiasme fou et nous avons croisé la guerre. Mais nous l’avons combattue dès les premiers instants. Nous l’avons combattue parce qu’il fallait que la paix revienne très vite. Et vous voyez, elle prend son temps la paix. Elle ne vous demande véritablement pas votre avis. N’empêche que c’est parce que des millions de personnes sont convaincues de la nécessité de reconnaître l’autre et de l’accepter que la paix devient possible.

Aider les orphelins participe donc pour vous à cet effort ?

Avec les enfants orphelins de guerre, je n’ai fait qu’écouter les mouvements de mon cœur parce que je suis aussi une mère. Je ne supporte pas leur situation et je me demande comment alléger leur souffrance. Comment faire pour qu’ils ne meurent pas, parce que s’ils meurent, c’est l’espoir qui meurt avec eux. Et moi je crois que je suis une prêtresse de l’espoir. Je voulais communiquer cela dans le documentaire et j’ai parlé de mon amour pour la Côte d’Ivoire, de ce moment terrible que la Côte d’Ivoire traversait, de la façon dont on n’avait pas été compris, de la façon dont la Côte d’Ivoire avait été instrumentalisée (nos frères du nord, nos frères du sud avaient été instrumentalisés). Il fallait vraiment qu’on trouve le chemin pour que les paroles vraies puissent se dire et que la paix soit possible. Et je sais qu’aujourd’hui nous sommes vraiment sur ce chemin et c’est ce que je voulais leur dire. L’Occident ne nous a pas aidés. Nous avons trop souffert. Nous avons été incompris. Mais même si à un moment donné il y a eu des incompréhensions, ce qui est vital c’est qu’il y a des enjeux beaucoup plus importants que d’avoir raison. Ce qui est important, c’est que la vie ait des droits, c’est que l’on cesse de piétiner les existences d’êtres innocents. Pour moi, c’est cela qui est important. Que l’on ne fabrique pas des enfants totalement détraqués comme les enfants soldats. Qu’on ne fabrique pas des enfants mortifiés, à l’image de ceux qui ont été déchirés dans leur chair et leur cœur, dans leur esprit et dans leur famille.

Cet élan du cœur n’est pas loin de rappeler les motifs qui, hier, vous ont conduit à la psychanalyse.

Est-ce que c’est mon écoute psychanalytique qui m’a amenée là ? Je ne saurais le dire. Mais ce que je peux dire de façon claire et nette, c’est mon cœur de mère.

Je dis toujours que j’ai trois fils biologiques et j’ai beaucoup d’enfants que j’ai adoptés. Tous ces jeunes comédiens que j’adore et ces jeunes comédiennes que j’adore, je les ai adoptés comme mes enfants. Et ils me le rendent bien. Quand nous étions au Bénin, ils m’appelaient « maman ». Ils le disent avec une telle sincérité ! Et je le suis d’une certaine manière.

Et ces enfants orphelins qui souffraient, qui se débattaient dans un quotidien sans horizon, je suis allée leur dire : « Vous avez un horizon. Et cet horizon, c’est la Côte d’Ivoire de demain. On ne vous laissera pas sur le chemin. On ne vous abandonnera pas ».

Et je ferai partie de ceux qui rappelleront aux uns et aux autres que ces enfants, plus que l’orgueil des adultes, méritent plus que les intérêts des adultes, méritent plus que l’appétit des grandes puissances. Ils méritent la vie, droit fondamental de l’être humain et reconnu. Ils méritent le respect, une dimension qui fait partie des droits de l’homme, droit universel des hommes sur cette planète. Et ils méritent la dignité, c’est-à-dire le droit à être des enfants, d’avoir un devenir d’enfant, d’aller à l’école, de manger, de s’habiller, de réfléchir, de pleurer, de rire et aussi de s’instruire, d’être éduqué, de s’approprier leur culture etc.

L’un des objectifs du film était donc d’échanger cela avec mon amie.

La fin brusque du documentaire surprenant quelque peu. Etait-ce volontaire ?

En fait, on a été interrompues par ce que j’appellerais la contingence. Et ce que je ne savais pas, parce que nous étions assises aux premières tables du café, c’est que derrière nous il y avait plein de gens. Petit à petit, ils ne mangeaient plus. Ils se taisaient et nous écoutaient religieusement. Cela a mis en rage le serveur parce qu’il passait d’une table à l’autre sans que personne ne prête plus attention à lui. Ce moment a été un moment divin, au moins pour cela. Parce qu’il y a des gens qui ont accepté d’entendre avec humilité la parole de deux femmes qui se croisent dans un jardin. Deux femmes aux chemins parallèles qui ne se sont jamais croisés, sauf ce jour-là après 25 ans. Ces gens, qui étaient autour de nous, ont partagé la magie de cet instant. Et pour tout cela, je ne le regrette pas. Et c’est marrant parce que c’est là que s’achève le film, au beau milieu d’une phrase. Mais est-ce qu’on pourra véritablement nous écarter des écrans ? Est-ce qu’on pourra nous chasser de la mémoire de ceux qui étaient là et de ceux qui verront ce film ? Est-ce qu’on pourra nous chasser demain, lorsqu’on dira qu’il y a des hommes et des femmes qui ont espéré un avenir où on ne les chasse pas lorsque des paroles de vérité se disent sur la place publique ?...

Christian Kocani


PRESSE CONCERNANT LE FILM :

Cine-club au Palais de la culture Abidjan Côte d’Ivoire. - Quand Ayala Bakaba se dévoile

 lundi 17 mars 2008 - Par Le Patriote

Quand une psychanalyste rencontre une autre psychanalyste, dans un jardin de Paris, cela donne une rencontre intimiste, emprunte de beaucoup de convivialité et de réalisme, surtout si elles se connaissent bien et se sont perdues de vue depuis de longues années. Réalisé par Annie Vacelet, “la psychanalyste court toujours” a cristallisé, il y a quelques jours, les débats du ciné-club au Palais de la culture. Ce doc de 57mn saisit dans le vif, tel un témoin d’une rencontre fortuite, les retrouvailles entre deux amies qui ne se sont pas vues depuis les années 70. Psychanalyste en banlieue parisienne, depuis 33 ans, Annie Vacelet donne rendez-vous à Ayala Bakaba de passage à Paris pour discuter. Devant la caméra qui fixe son visage, Ayala se dévoile, de façon saisissante. Elle déroule le film de sa vie, tout en insistant sur les moments qui l’ont marqué. Elle explique surtout les combats qui ont jalonné sa vie : de la constestation de Mai 68 en France à la crise ivoirienne. Elle trouve deux raisons essentielles au conflit en Côte d’Ivoire : le refus du president Gbagbo de ramener la Côte d’Ivoire dans le giron de la francafrique et le besoin pour une frange de la population de faire reconnaître leur droit à la construction de la Côte d’Ivoire. Ayala rappelle son attachement à la Côte d’Ivoire et son refus de partir durant les heures chaudes. “ Je serais la dernière blanche à quitter le pays” martèle t-elle avec force et conviction. Mais là où Ayala surprend, c’est quand elle accepte, ce qui est très rare, d’ouvrir une page du livre de sa vie intime. Singulièrement sa complicité avec Sidiki Bakaba, son époux. : “Ce que j’aime chez lui, c’est sa rage de vivre” confesse l’adminstrattion générale du Palais de la culture. Puis, elle poursuit : “ Nous nous battons pour avoir des valeurs proches de l’éthique. Nous travaillons ensemble, lui avec sa caméra et moi les textes”. Ce doc séduit avant tout par la force des confessions d’Ayala. Et Annie Vacelet laisse délibérément sa caméra tourner capter Ayala et l’environnement du jardin, histoire de plonger davantage le spectateur dans leur complicité. Une vraie “real movie’ qui se laisse découvrir avec un touchant plaisir et une bonne dose d’émotion…
YS


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