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2- le trip, la rue la tord, écriture Courir (...

D 28 décembre 2014     A Annie Vacelet    


2- le trip, la rue la tord, écriture Courir ( 5)

L’inévitable dealer collé à l’angle lui demande : « Tu veux quelque chose ? » sur le ton laconique de l’un des nombreux vacataires affectés par la Ville à la distribution d’hypnotiques. « Comment veux-tu que je le sache ? » lui fait D’Jathal à bout de souffle tout en avalant ce qui semble être une dose de Psilocybe - cette part de la chair des dieux dont la consommation prohibée reste pourtant possible.

Un peu plus tard, alors que J’Athal tente de sortir du Système, en se perdant le long des travées d’ombres et de lumières que dessine le quartier nord, elle sent toujours l’emprise qu’exerce la Ville sur les rêveurs qui, comme elle, ne peuvent pas se laisser faire, réduire, absorber par le langage articulé de la Technique.

Tout en cherchant l’issue qui lui permettra de traverser cette peur d’être, lui ouvrira comme elle l’espère la porte de nouveaux mondes, elle pressent pourtant que son besoin irrépressible de s’enfuir, la nécessité indépassable qui la pousse à briser en elle ce qu’elle ne peut pas transformer dans la réalité, font partie depuis longtemps déjà des données qu’étudie la Machine. Peut-être même la terrible engeance connaît-elle ce qui lie chacun de ses habitants à l’objet de sa jouissance et, s’étant approprié à la fois l’intime et le trafic de drogue, s’autorise à soumettre par le Système ceux qui rêvent de changer le Système.

Appuyée sur le poing qui lui sert de viseur, J’Athal avance dans les galeries de son oeil. D’où s’est décroché cet oeil, de quel horizon peut-il le répondant ? D’un trait aussi vif que celui d’un éclair dans le ciel, un rapace aux plumes gigantesques, magnifiques, électriques, file vers des bords où la lumière étincelle, entraînant avec lui les mille retards de son mouvement, il ouvre le regard, abolit la distance, défait la différence, il n’existe maintenant entre J’Athal et l’oiseau, ici ou ailleurs, dans l’espace, et les arbres, aucune limite, des Ginkgo Biloba qui tournoient sur eux-mêmes en ricanant – malgré leur évidente grâce à se mouvoir dans le vent, ils n’émanent d’eux que des paroles grossières - et se rapprochent dangereusement.

« Hé toi ! » lui lance l’un des Ginkgo du haut de son branchage.
« Quoi ? » fait J’Athal qui n’envisage rien de plus.

Elle voudrait reprendre son chemin mais les géants forestiers pris d’une transe époustouflante, l’en empêchent ; ils l’encerclent déterminés à poursuivre une démonstration qu’ils voudraient exemplaire ; d’abord ils s’esclaffent, littéralement bluffés par la possibilité qu’un être aussi pâle, improbable, que D’Jathal puisse briguer sa place auprès d’eux dans l’univers. Ensuite tiges, branches, racines, dressées les unes contre les autres à la manière d’une bande de reptiles affolés, frappent le sol en cadence tout autour de D’Jathal qui terrorisée ferme les yeux, se bouche les oreilles, espérant ainsi échapper au noeud de serpents qui s’étranglent passionnément mais elle continue de les sentir contre elle au travers des vibrations qu’ils font passer sous la terre. Et pour finir, en guise de morale de leur fable improvisée, feuilles, nervures, chlorophylle glosent, se marrent, tordues de rire à l’évocation du sort laissé en partage aux humains qui comme J’Athal la débile, sont « si lents, absents, totalement privés de communion, aussi mous que des limaces. »

Assaillie de toutes parts, débordée par la force brutale des arbres, D’Jathal du fond d’une conscience presque évanouie, décide de lâcher prise et reste un long moment le corps plaqué sur le béton d’un banc où elle trouve refuge. Le désert qui la sépare maintenant des autres, de la vie quotidienne, des marchands et des chalands qui vaquent à leurs affaires en traînant les pieds, lui semble immense, impossible à traverser ; elle ne voit pas plus loin que la peau de son avant-bras, un ensemble partiel, fragmenté, moléculaire, ruisselant de sueur et d’humeurs envahissantes, tumultueuses et torrentielles. “Où puiser suffisamment de courage pour survivre à cet enfermement, comment faire décoller l’oeil ?” se demande-t-elle. Elle regrette déjà sa prise de psilocybe, sait d’avance où cela l’emmène – à la pire des folie – entre chair et peau, de lourds frissons l’accablent, son corps n’est plus que sa propre chambre d’écho.

Pendant ce temps-là, les arbres hystériques, se rengorgent comme des animaux de basse-cour et sur un ton de plus en plus vulgaire, presse D’Jathal de revendications inattendues. “Tu crois pt’être qu’on nous a plantés en Ville pour faire joli ?” lui demandent-ils sans se douter qu’elle ne les entend plus ; puis, sans trop attendre sa réponse, ils ajoutent : “et bien tu te trompes...”

Mais ils peinent à rester en contact avec leur interlocutrice si fatiguée, épuisée, rejetée du sac originel comme une larve, divaguant sous le coup d’attouchements millénaires.

“…c’est tout à fait le contraire, petite idiote, poursuit la volaille végétale en prenant le large, la Ville a été construite en plein milieu de la forêt primaire et continue d’être encerclée.”

Laissée en plan, J’Athal a beau chercher un point d’appui, son regard est fracassé, il ne pèse plus rien. Les montagnes en devenir, les sources… toutes choses coulent de même substance.

« Boum. » fait au loin le coeur ancestral de forêt.

Arbres, fauves, demi-dieux. Tout n’est plus que tension, brûlure, répétition de l’infiniment grand dans l’infiniment petit.

©annievaceletParis1977